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LE DESTIN DES HOMMES

cahiers aux élèves, mais vous n’êtes qu’un esprit croche et stupide. Pour vous donner à réfléchir, vous me copierez ce soir après la classe quatre pages de l’histoire du Canada. » « Alors », me déclare Poirier, lorsque je le revois le lendemain, « pour avoir accompli une bonne action, j’ai reçu une raclée à la maison et j’ai dû copier quatre pages d’histoire. Mais ce salaud de professeur va me payer ça. J’ai écrit une lettre anonyme au directeur du collège et je lui ai conseillé de surveiller le frère Adolphus qui s’échappe toutes les nuits de sa chambre et va passer quatre ou cinq heures dans une maison de femmes du voisinage. C’est pour ça qu’il s’endort si souvent en classe. Il ne sommeille pas la nuit, mais il se reprend le jour. Je suis certain qu’il va se faire flanquer à la porte. Ça, ce sera une autre bonne action à mon crédit. »

15 décembre

Une affaire embêtante qui me met dans l’embarras. Une fois de plus ma curiosité m’avait poussé vers la rue Saint-Denis. Or, voilà que, tout à coup, je me trouve face à face avec papa qui marchait en compagnie de la dame. À les voir ensemble, on aurait dit qu’ils étaient mari et femme, tellement ils paraissaient intimes et étaient élégants tous les deux. Très ennuyé, j’ai salué gauchement. Papa a continué sa route, puis s’est arrêté, a tourné sur lui-même et m’a rejoint : « Ne raconte rien à ta mère », me recommanda-t-il. — « Il n’y a pas de danger », répondis-je. Pourquoi que je lui dirais des choses à maman ? Je ne suis pas un imbécile. Lui faire de la peine inutilement à elle qui a été si bonne pour moi et pour mes frères. Allons donc, ce serait stupide. Mais je ne voudrais pourtant pas que papa se sente gêné avec moi maintenant, parce qu’il a toujours été si gentil avec nous. J’espère qu’il oubliera cet incident. Tout