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LE DESTIN DES HOMMES

que s’il ne lui arrivait pas malheur il reprendrait le temps perdu. Avec l’expérience de la vie qu’il avait acquise, il formait des plans. Lui, il ne rêvait pas. Il vivait dans la vie présente. Il exposait ses projets, ses ambitions. Il avait vu du pays et il avait appris des choses. Ce qu’il voulait, lui, c’était de faire de l’argent, beaucoup d’argent, et il en ferait. Il savait ce qu’il fallait faire pour cela. Il savait ce que les gens veulent. Alors, il aurait un bel hôtel-restaurant avec une salle de danse, des musiciens et des danseuses. Son établissement serait sur la principale rue du village. D’avance, il avait choisi l’emplacement. Justement l’endroit où était ce vieil entrepôt des anciens marchands Frigon et Bérard. Il le raserait et ferait construire là un hôtel moderne. Le soir, toutes les fenêtres seraient éclairées, l’édifice serait illuminé du haut en bas et l’on entendrait les accords de la musique et des chants. L’on viendrait de vingt paroisses à la ronde pour passer la soirée à son établissement. L’on s’amuserait ferme. Et l’argent entrerait à la pelle. Et il deviendrait riche, riche…

De temps à autre, en venant chercher une chaudière d’eau chez le voisin, la mère Gratton faisait entendre ses doléances à la vieille Boyer. Ah ! la vie n’était pas gaie chez elle. Omer continuait de s’enivrer, de menacer son père. Impossible de lui faire entendre raison. Il était l’esclave du whiskey. Qu’allait-il devenir ? Puis, il y avait Flore, qui parlait de se marier. Depuis quelque temps, elle était fréquentée par un veuf pauvre et chargé d’enfants. « J’aurais voulu qu’elle lui dise de rester chez lui, mais elle est prête à l’accepter du moment qu’il fera la demande. Elle ferait cent fois mieux de rester chez ses parents où elle a toujours été bien traitée, où elle ne manque de rien, que de se mettre en ménage avec un homme qui ne pourra peut-être pas la faire vivre. »