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d’Ismaël. Elle renversa brusquement son corps en arriéré en ployant les reins avec une science consommée, puis d’un mouvement de la tête elle inonda le tapis de tous ses beaux cheveux qui formèrent comme un rayonnement d’ombre autour d’elle.

Ismaël, secoua légèrement la cendre de son cigare dans le tavela et regardant fixement la danseuse, il lui dit :

— Afferim kez (bravo, fille !) — ce qui surprit tout le monde. Géhère se releva très lentement et dansa en s’éloignant avec des frémissements de tout son corps. Elle penchait sa tête en cadence sur son épaule et semblait dire par une mimique troublante : viens ! suis-moi !

Puis, elle s’arrêtait brusquement, faisait claquer ses castagnettes et fuyait avec la légèreté d’une gazelle. Elle revenait aussitôt en secouant ses épaules grasses d’un mouvement saccadé de plus en plus accéléré, enfin éperdu.

Cela était très irritant et les princes, en signe d’admiration, ramenèrent avec ensemble leurs fez un peu plus sur leurs yeux.

Mais ce qui était écrit arriva : c’est que Géhère qui cherchait à se faire donner au vice-roi examina curieusement son maître, le prince Halim, qu’elle n’avait jamais vu ; en vraie circassienne, elle changea instantanément d’idée et se persuada qu’elle l’aimait à mourir ! De telles passions subites, assez ordinaires aux femmes turques, changent souvent en fort modestes réalités leurs ambitieux projets. Il en fut autrement pour Géhère qui ne put donner suite à ce caprice amoureux. Elle avait plu au vice-roi, et le prince le pria d’accepter la danseuse. Géhère, enveloppée d’un haïck de soie bleue, fut donc aussitôt conduite chez le vice-roi.

La danseuse ainsi offerte pour le service du Khédive prit, dès son entrée au harem, un tour de garde de nuit. Elle fit en elle-même le serment de résister autant qu’elle le pourrait à cet homme qu’elle n’aimait point, ne se doutant qu’elle allait ainsi décider de l’exil du prince dont elle venait de s’éprendre. Aux premières questions que lui adressa Ismaël animé pour elle d’un sentiment très vif, elle répondit qu’elle ne pourrait jamais aimer d’autre homme que le prince Halim. Le Khédive en conçut un certain dépit et cette jalousie vint s’ajouter à beaucoup d’autres plus ou moins anciennes. Il en résulta mille vexations dirigées contre Halim-Pacha. Celui-ci riposta un jour à l’une d’elles par une lettre restée célèbre. Le lendemain il dut quitter la Ghoubra précipitamment pour l’exil. Le prince laissait derrière lui sa mère, ses enfants et leurs mères et une femme légitime qu’il aimait particulièrement.

Ismaël se conduisit très lâchement envers ces pauvres femmes affolées qui dans leur désespoir voulaient se laisser mourir. Il donna des ordres pour que les vivres leur fissent à peu près défaut et, quand il vit que cette cruelle mise en scène avait assez duré, la mère du prince avait succombé, tuée par le chagrin plus encore que par les privations. Avant de soupirer son âme à Allah, elle prophétisa l’exil du persécuteur de son fils.