Page:La Revue blanche, t14, 1897.djvu/206

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

poison, — contenaient peut-être réellement quelque chose : du bien, de la joie ! Avant qu’elles fanent, cueille-les, il est temps, si tu veux les vrais baumes, les puissants révulsifs, drogues intenses, suc des fleurs du jardin enchanté où les hommes promènent leurs cerveaux.

Avant que ta vie, déjà à mi-route, s’achève, auras-tu, promeneur inutile, passé outre le long des idées de ton temps, sans avoir ramassé, ou bien cueilli en chemin, quelque souvenir de ton voyage fastidieux qui le rappellent à ceux qui partent d’où tu t’arrêtes ?

Hâte-toi ! Trop d’idées, de programmes magnifiques t’entravent, t’ont distrait…

Agis seulement un des rêves de ta vie.

Mais hâte-toi ! Et si le mal seul est possible…

Le mal, même d’un seul, est possible.

Fais peur !

L’Océan de larmes nourri des fleuves, des misères, n’aura-t-il pas un jour sa tempête ! On ne sait la douleur des autres qu’à leurs cris. Le monde ne souffre donc plus, qu’on n’entend plus sa voix ! Tu seras cette voix, seul, si tu es seul, mais pour être entendu de nous, tu crieras effroyablement.

L’Antéchrist paraîtra avant le règne des temps éternellement heureux. Hâte le Paradis en déchaînant le mal. Le bien, c’est impossible, on peut toujours le mal. Tu vengeras.

Il y a tant à venger ! Les révoltes passées, les peuples opprimés, esclavages… les vieillards, les petits qui meurent de faim, — ô Dieu ! venger un tout petit peu du mal que tu commets ! Car tu le commets, ô Toute-Puissante, toi qui nous tiens, bras, jambes et têtes, ô Société, Dieu nouveau, tu le commets, tout le mal que tu laisses accomplir !


Avant la lampe, à l’heure où ni bruit ni lumière imposant ce qui est, n’étouffent le prolongement de ce qui a été, le passé, toujours là, se démasque, revient et brille, — aux clartés dont la nuit dépouille le présent…

Alors des petits enfants grimpent sur vos genoux… D’où viennent-ils ? — Ils sont là… Ils n’ont jamais quitté. Morts ? Quand donc ! — Non. Ce n’est pas. Ils sont là, comme toujours. Ils se blottissent dans vos bras, jasent, jouent, vous tirent la barbe, et leur jeune rire clair…

— Père, tu m’aimes… J’ai peur. Père ! Est-ce que tu es là… Tu es là. Moi, je n’y suis plus, n’y serai jamais. Je suis triste. Je voulais tant vivre ! Père ! Tu m’aimes ?

— Oui, dors, mon petit Jacques. Dors ! je suis là, je t’aime.

— Tu m’aimes… Venge-moi donc. Non, je ne puis pas dormir. La tombe, c’est trop froid, ce n’est pas pour les enfants. Pour les enfants il faut du soleil ou, l’hiver, du bon feu, de bonnes couvertures…

Père, partons, veux-tu ? Gagne beaucoup d’argent !

Partons, là-bas, tu sais,.. Nous serons si heureux.,.