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Son décor prolongeait des perspectives agrestes, jusque vers un paysage de montagnes dorées, jusque vers une ligne marine d’eaux violettes, évoquant une heureuse plage de l’Hellade. Des cytises bordaient un ruisseau. Des chèvres broutaient les lauriers-roses. Un satyre aux poils argentés souffla dans la flûte de Pan une mélodie qui répéta le rire du ruisseau, les propos du vent, la querelle des fauvettes.

C’était un vieux faune. Sa barbe en boucles grisonnait comme sa chevelure crépue percée de deux cornes d’or ; et le pelage de son estomac était un peu plus noir. Virtuose extraordinaire, il souffla dans cette flûte à sept trous le chant de la nature totale. Des soupirs ravis révélèrent, autour de moi, le bonheur de l’auditoire. On faisait avec lui un long voyage. On affrontait la tempête dans la montagne. On descendait contre la cascade, par un chemin de cailloux sonores. On rencontrait les bêtes, le froufrou de leurs fuites entre les arbustes, la galopade du troupeau. L’aigle cria sur nos têtes ; et puis il y eut des voix plus familières, celles des pinsons et des coucous, des caresses de la brise dans les feuillages légers, le trot du cheval, la course de l’homme. Plus tard l’eau du fleuve clapota contre les berges, des cris d’enfants s’appelèrent ; puis des voix confuses de vierges, de femmes jeunes, de matrones, de vieilles… Du silence à nouveau ; la chute d’une pomme dans l’herbe ; l’essor de colombes…

À cet instant, la timidité d’une nymphe écarta le buisson. Elle inspecta la scène, et n’aperçut point le faune qui s’accroupit traîtreusement derrière le laurier. Ballerine, la nymphe, à pas menus entre, écoute. La flûte reprend la querelle des fauvettes. Une seconde nymphe franchit le buisson, une troisième, cinq, vingt, et les voici écoutant la dispute des oiseaux.

Je ne vous retracerai pas, mon cher ami, les phases du spectacle. Imaginez cette immense scène, peu à peu remplie par des quadrilles de danseuses en maillot collant contre leur nudité. Leur cortège trace des figures merveilleuses. Le faune reprend sur sa flûte la symphonie du début amplifiée par tous les moyens d’un puissant orchestre invisible. Avec un art inexprimable, les danseuses deviennent elles-mêmes les forces naturelles qu’il chante. Elles filent comme les nuées sous le vent, elles s’unissent et imitent l’eau, avec la houle de leurs hanches, de leurs gorges. Elles sont la cascade et la rivière ; puis les biches du troupeau effaré, puis les enfants, les filles, les femmes, des voix au bord du fleuve.

Soudain le faune surgit, les nymphes fuient, reviennent, l’entourent. Un dialogue s’engage. Il leur montre la puissance de son art avec lequel il pourrait, aveugle et sans forces, visiter cependant par suggestion les plus beaux aspects du monde. Voilà que de sa flûte il tire le son d’un baiser. Elles rient ; elles frissonnent. Elles lui représentent qu’il est trop vieux, trop laid. Il veut en étreindre une. Les autres la dérobent à ce désir. Alors, il reprend sa flûte et en tire l’imitation de ce que l’amour a de baisers sonnants, de murmures, de rires énervés, de soupirs, de râles, de hoquets et de cris. À l’entendre les nymphes d’abord se moquent, puis s’étonnent, puis s’exaspèrent. Une