Page:La Révolution surréaliste, n04, 1925.djvu/26

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

24 = FRAGMENTS D’UNE CONFERENCE =

me vaudra que vous tombiez au lacis de mes mots, dans mes pièges. Un Français, vous me prenez pour un Français. Je me lève pourtant en face de cette idée locale, la bouche débordant d’imprécations, rejetant, rejetant ce qui voudrait me particulariser l’esprit, accuser ma dépendance, ce qui cherche à me définir, et à me fermer des territoires humains. Je ne suis borné que par la bêtise, et si vous me lancez mon pays à la tête, je le désavoue ; il est la bêtise, en tant qu’il sert à me qualifier. J’arrache de moi cette France, qui ne m’a rien donné, que de petites chansons et des vêtements bleus d’assassin. Aux nouvelles que j’apporte, vous ne trouverez pas de quoi rire. Fini le vaudeville, et je vous prie une seule fois de considérer que je suis le messager d’un grand drame. Je ne suis pas venu pour vous plaire, pour vous faire passer un bon moment, et puis allez donc, le lendemain repart, et c’est encore la veille. Je suis un porteur de germes, un empoisonneur public. Trouvez mauvais, si ça vous chante, le ton insolent qu’il me plaît de prendre pour parler, je ne suis pas de la race des amuseurs et des valets. Je me tiens dans un lieu sinistre de la pensée où la déclamation souveraine est de mise, et honte à qui marcherait sur la traîne du manteau de cour de mes mots. Ni politicien, ni poète : je suis un homme, rare engeance en ce siècle où tous ceux qui s’adonnent aux choses de l’esprit ne sont plus que des toxicomanes, clés ivrognes. Je ne m’abaisse pas à parler aux gens, il m’arrive de penser devant eux. Je ne cherche ni la discussion, ni la flagornerie. Je préfère les injures au goût, bâtard qu’on prend parfois à mes syllabes chantantes. Je ne vous entends pas, vous autres. Au bord de ce torrent sous les eaux écumeuses, je regarde s’enfuir l’ombre des oiseaux volant au-dessus des galets. On ne me détachera pas du grand souci métaphysique qui occupe et dévaste en même temps ma vie. Vous aurez beau bayer, vous aurez beau sourire. Je ne peux penser à rien, que je ne sache tout d’abord ce ce que je fais ici, sous cette forme absurde, et pourquoi ces yeux bleus avec ces cheveux noirs. Que la considération stérile de son destin enfin consume l’homme ! qu’il suit détourné du train de ses jours, du bonheur, et surtout de l’immonde travail. Je vais dire son fait au travail, ce dieu incontesté qui règne en Occident. Quand les prostituées aux lueurs finissantes du jour, avec leur petit sac et leur poignant espoir, apparaissent au coin des rues des capitales, quand les prostituées supputant leurs désirs regardent approcher les pardessus des hommes, leurs chapeaux melons et leurs chaînes d’or, pourquoi, o jeunes gens laborieux, et vous femmes que le besoin, ou par exemple la dépréciation internationale de la monnaie de votre pays, n’a pas encore réduits doucement au trottoir, pourquoi le mépris se mêle-t-il à la pitié sur vos lèvres et dans vos songes ? L’homme qui a enfin consenti au travail pour assurer sa vie, l’homme qui a osé sacrifier son attention, tout ce qui demeurait en lui de divin, au désir puéril de continuer à vivre, celui-ci qu’il descende en lui-même, et qu’il reconnaisse ce qu’est au vrai la prostitution. Ah ! banquiers, étudiants, ouvriers, fonctionnaires, domestiques, vous êtes les fellateurs de l’utile, les branleurs de la nécessité. Je ne travaillerai jamais, mes mains sont pures. Insensés, cachez-moi vos paumes, et ces callus intellectuels, dont vous tirez votre fierté. Je maudis la science, cette sœur jumelle du travail. Connaître ! Etes-vous jamais descendus au fond de ce puits noir ? Qu’y avez-vous trouvé, quelle galerie vers le ciel ? Aussi bien je ne vous souhaite qu’un grand coup de grisou qui vous restitue enfin à la paresse qui est la seule patrie de la véritable pensée. Et quel tour imprévu la pensée humaine vient de prendre dans l’aurore. Des animaux fabuleux se lèvent à l’horizon. Je n’annonce pas le miracle, le miracle est là dans le jour. Voyez : l’homme reconnaît qu’il savait voler, et l’oiseau s’étonne. Désormais qu’importe que la terre soit ronde, nous sommes restitués à l’infini. Permettez-moi, Messieurs, d’entreprendre la patiente histoire des temps nouveaux, que vous sachiez enfin comment, là où l’Europe meurt aux pieds de l’océan, vient, au milieu des signes de la mort, des invasions, des éclipses et des débordements de marécages, vient d’expirer enfin la vieille ère chrétienne

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quel tour prend le Surréalisme, où cela mène, ce qui en sort, si j’en suis toujours content, voilà les questions ingénues qu’au printemps de cette année 1925, qui est un éclatement de tant de merveilles, et tout me sollicite vers mille douceurs profuses, vers la dispersion de ma colère et de mon plaisir, voilà les questions ingénues qu’alors ceux qui m’abordent me posent à chaque coup. Hé, Monsieur, êtes-vous content de la poésie ? Alors ça va, les images ? En vérité je vous le dis, incrédules et mendiants, aujourd’hui la pensée est aux pieds des hommes, l’esprit flambe à neuf dans la grande couleur amorale du vent. C’est quand je vais, c’est quand je viens que tout se mue, et se dénoue. L’ère des métamorphoses est ouverte. Regardez autour de vous, tout est fragile, et tout, si j’étends cette main, va changer. Vous êtes dans une grotte. Vous êtes sur la mer. Chut, entendez-vous les sirènes ? Je ferai jaillir le sang blond des pavés. Toutefois, si vous me demandez, à moi qui tout en proie à des sentiments extrêmes, et le cœur possédé d’une passion démesurée qui se mesure, et où vous n’avez pas entré, vous autres,