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Page:La Nouvelle revue. vol. 104 (Jan.-Feb. 1897).djvu/82

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LA NOUVELLE REVUE.

un seul homme. Derrière chaque arbre, dans chaque repli de terrain, au coin de chaque maison, il y avait un Américain, le fusil à la main… Près de 300 Anglais furent tués. La nouvelle courut d’une ville à l’autre avec une incroyable rapidité. Partout des comités de salut public se formèrent ; les gouverneurs furent chassés ; les habitants se réunirent en armes, prêts à partir. Le 10 mai, le congrès s’assembla de nouveau à Philadelphie, décréta une levée de 20,000 hommes et appela Georges Washington au commandement suprême.

Et la lutte commença. Elle devait durer plus de six années. Si les troupes anglaises, en effet, n’évacuèrent l’Amérique qu’à la fin de 1782, on peut considérer que la guerre cessa le 19 octobre 1781, lorsque Cornwallis, assiégé dans Yorktown par 9,000 Américains et 7,000 Français, signa la capitulation fameuse dont le centenaire a été célébré en grande pompe, il y a quinze ans. Cette lutte, nul ne l’avait prévue si longue, si douloureuse, traversée par des circonstances adverses si nombreuses et si inattendues. La perspective alors n’en eût pas été supportable ; elle eût amolli tous les cœurs, découragé tous les dévouements. La guerre de l’indépendance est une de ces périodes historiques qui sont claires et compréhensibles quand on se borne à en énumérer les principaux événements, qui deviennent singulièrement confuses et compliquées dès qu’on cherche à les analyser, à y démêler surtout la part de l’individu et celle de la foule, le rôle de la force matérielle et celui de la force morale. Considérons un moment les deux adversaires. Entre eux, la disproportion semble énorme. L’Angleterre est homogène ; elle a un gouvernement indiscuté, solidement établi, dont l’attitude est approuvée, d’ailleurs, par la majorité de l’opinion publique. Elle a, comme toute grande nation, du prestige et du crédit. Quels que soient son isolement diplomatique actuel ou les dettes qui pèsent sur ses finances, elle demeure susceptible de nouer des alliances en Europe et d’y contracter des emprunts. En un mot, tous ses rouages politiques sont en état. La machine marche. Il s’agit, pour elle, non de créer par la conquête un pouvoir nouveau, mais de maintenir, de fortifier un pouvoir déjà existant et qui semble légitime. Car si le bon droit n’est pas de son côté, elle en a du moins les apparences. Cela lui permet de traiter les Américains en rebelles, non en belligérants, et de passer ce Prohibitory act qui donne à ses généraux pour réprimer, châtier