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Page:La Nouvelle revue. vol. 104 (Jan.-Feb. 1897).djvu/516

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LA NOUVELLE REVUE.

nationalité américaine s’accuse encore par des traits puissants et indélébiles, mais l’influence du vieux monde est partout sensible et elle s’exerce presque exclusivement sous une forme germanique. Les professeurs les plus en vue ont conquis leurs grades dans les universités allemandes ; les autres y ont étudié en passant : tous reçoivent leurs publications et s’en inspirent. Il serait intéressant de rechercher ce qui a pu déterminer, il y a une trentaine d’années, cette odyssée de la pensée américaine vers les bords du Rhin. La cause en est, je crois, très simple. L’Allemagne fut seule à encourager les efforts du nouveau monde vers la haute culture. L’Angleterre ne le pouvait pas : Oxford et Cambridge sont des institutions très particulières dont l’enseignement ne rayonne guère et n’atteint même que certaines catégories de citoyens ; le mouvement si génial qui a mis à la portée des classes moyennes et aussi des classes ouvrières l’enseignement supérieur ne date que d’hier. La France ne le voulut point. Par une singulière aberration, elle s’est obstinée et s’obstine encore aujourd’hui à offrir aux Américains ce qu’ils possèdent en abondance, à vouloir rivaliser avec eux sur un terrain où leur supériorité s’est affirmée dès longtemps, à ne leur parler que de ce qu’ils savent mieux qu’elle. On raconte qu’Ingres, blasé sur les éloges que lui valaient ses tableaux, quêtait de préférence des compliments immérités sur sa manière de jouer du violon. La France fait de même ; elle oublie les progrès que ses fils ont fait accomplir à l’esprit humain pour prouver son génie commercial et néglige ses trésors littéraires pour s’adonner au volapuk financier. Les Français d’ailleurs, ayant de la société américaine une conception fausse, n’ont jamais songé qu’elle pût s’ouvrir au culte des Muses ; ils ignorent encore qu’il y ait des universités aux États-Unis et se mettent à rire quand on leur en parle. Le câble scientifique fut donc dirigé vers l’Allemagne et l’échange des idées n’eut lieu que par cette voie ; nous allons voir ce qui en résulta.

Les générations qui précédaient la nôtre pensaient avoir acquis cette certitude que le courant de la civilisation avait passé par la France, héritière de la Grèce et de Rome et devenue en quelque sorte le trait d’union entre l’antiquité et le monde moderne. Or, depuis quarante ans, il s’est tramé contre cette vérité une sorte de conspiration dirigée par l’Allemagne avec l’appui de l’Angleterre et de la France elle-même. On a créé de