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Page:La Nouvelle revue. vol. 104 (Jan.-Feb. 1897).djvu/515

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LE FORMATION DES ÉTATS-UNIS.

nait de ses voies naturelles. Or, chose étrange, ce travail n’était pas accompli par les Allemands que l’émigration avait jetés sur les rivages du nouveau monde, mais bien par les Américains eux-mêmes venant chercher en Allemagne une méthode et un complément d’instruction.

Depuis la guerre de l’Indépendance jusqu’en 1820, à peine 250,000 étrangers avaient pénétré aux États-Unis. Dans les cinquante années suivantes il en vint près de 8 millions. Le mouvement s’accentua à partir de 1840 : de 1850 à 1860 et de 1860 à 1870 on releva à peu près 2,500,000 émigrants par période décennale. Au 1er juin 1870, d’après le recensement officiel, près de la moitié des individus recensés étaient Européens ou nés de parents européens. Il s’était formé des groupements Scandinaves importants dans l’Iowa[1] et le Wisconsin, beaucoup d’agglomérations allemandes dans la vallée du Mississipi ; enfin un nombre considérable d’Irlandais s’étaient répandus dans tout le pays. On put constater bientôt que si les Irlandais demeuraient hostiles à l’Angleterre, les Allemands, fidèles à la choucroute, les Scandinaves épris de poésie brumeuse, tous marquaient leur sympathie pour la nouvelle patrie par leur empressement à adopter ses coutumes, ses espérances et jusqu’à ses préjugés. La nationalité américaine est une des plus absorbantes qui soient ; elle se superpose aux sentiments antérieurs et s’accommode d’un attachement pour le « vieux pays » que peu à peu elle fait descendre dans le passé comme s’il n’avait plus de réalité que dans l’histoire et ne continuait pas d’exister au delà des mers. Les Américains ont une telle tendance à vivre l’avenir que pour eux le présent est déjà âgé. C’est d’ailleurs ce qui fait le charme de la civilisation transatlantique et ce qui explique comment son empreinte, si rapidement apposée sur l’individu, est ensuite si difficilement effaçable. Une génération suffit parfois pour que l’américanisation soit achevée et qu’il ne subsiste du pays d’origine que quelques caractéristiques inoffensives.

Mais si l’on passe de la vie populaire, des travaux matériels, du monde des négociants et des employés à la vie purement intellectuelle, aux travaux scientifiques, au monde universitaire, ce que nous venons de dire n’est plus vrai. Là, sans doute, la

  1. Les Scandinaves émigrés de 1860 à 1876 représentent un total de près de 250,000.