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Page:La Nouvelle revue. vol. 104 (Jan.-Feb. 1897).djvu/512

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LA NOUVELLE REVUE.

seule âme, il faut aller aux États-Unis. Partout ailleurs on devine les restrictions de l’individu sous la pensée de la foule. Rien n’est plus probant au point de vue de l’unité de la race, et rien n’est plus suggestif au point de vue de son avenir que cette facilité qu’éprouve l’Américain à se mouvoir et à sentir collectivement, sans autre discipline que celle du consentement unanime.

Ce drapeau si ingénieusement combiné pour rapprocher le passé du présent n’est pas seulement l’emblème de l’armée et ne flotte pas seulement sur les demeures officielles. Chacun l’a dans sa maison : les enfants s’en servent dans leurs jeux ; on l’arbore en toute occasion, on l’associe à toutes les solennités de l’existence. Il s’en fabrique des millions en format réduit ; on les emporte avec soi à l’étranger ; on s’en sert pour saluer les navires qui partent ou qui arrivent, pour acclamer les élus dans les élections et les vainqueurs dans les matchs athlétiques. Aucun peuple n’a jamais vécu dans une intimité pareille avec son drapeau. Aucun peuple ne possède mieux sa propre histoire et ne sait aussi bien en tirer les enseignements qu’elle comporte ; et, chose curieuse, ce ne sont pas les événements qui agissent sur l’esprit de la nation, ce sont les personnalités ; ce ne sont pas les actes d’un Washington ou d’un Lincoln qui demeurent, c’est leur caractère, ce sont leurs pensées. Tout Américain a lu leurs proclamations, leurs messages, leurs appels au pays et s’est assimilé cette prose sacrée. Quand il s’abandonne aux rêves de domination que Webster et Clay lui ont soufflés, le langage du « Père de la patrie » le rappelle à la prudence et à la modestie. Quand il exalte les glorieux services d’un Grant ou d’un Sherman, les paroles de Jefferson lui rendent la notion de l’égalité démocratique ; il a voué à Napoléon une admiration enfantine, mais tout de même il trouve que Franklin valait mieux. Tous subissent ces fluctuations, depuis le président de la République jusqu’à ses plus modestes électeurs. C’est ainsi que les États-Unis surprennent le monde par leur mobilité, tantôt s’ouvrant sans entraves aux étrangers, tantôt créant des ligues pour les exclure ; lançant des menaces de guerre parce qu’on ne répond pas assez vite à leurs avances et attendant avec patience qu’un tribunal d’arbitrage consacre des droits dont le bien fondé n’est pas discutable, parlant à de puissants souverains un langage de défi et respectant avec une honnête timidité des petits États résignés à la conquête.