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Page:La Nouvelle revue. vol. 104 (Jan.-Feb. 1897).djvu/350

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LA NOUVELLE REVUE.

compte point leurs votes. Ils souscrivent à ce régime ; ils supportent de même la vie à part qu’on leur fait ; ils ont leurs églises, leurs écoles, leurs wagons, leurs quartiers réservés. S’ils commettent certains crimes contre les blancs, ceux-ci les lynchent. Pour le reste, ils jouissent d’une complète liberté et progressent en paix.

Car presque tous ceux auxquels on fournit les moyens de s’instruire en profitent. Toute race échappée à l’esclavage, après l’avoir longtemps subi, demeure éminemment influençable. Les nègres, en Amérique, sont ce qu’on les fait ; ils s’avilissent ou s’abaissent selon l’action qui s’exerce sur eux. Partout où l’on s’occupe d’eux intelligemment, ils s’améliorent ; leurs progrès, bien entendu, sont lents. Leur nombre dépasse 7 millions ; c’est beaucoup. Il y aurait danger si la population blanche ne s’accroissait plus rapidement que la population noire ; celle-ci domine encore numériquement dans le Mississipi, la Louisiane et la Caroline du Sud. Il est probable qu’elle perdra cette supériorité avant d’avoir su en faire usage. Dans les autres États, les blancs sont déjà les plus nombreux. Du reste, la frontière confédérée de 1861 ne correspondait pas à la réalité des choses. La Caroline du Nord, la Virginie de l’Ouest et toute la partie montagneuse du Kentucky et du Tennessee étaient, dès cette époque, peuplées par des forestiers et de petits agriculteurs, gens peu lettrés, rudes et honnêtes. Leurs terres ne convenant pas à la culture du coton et du tabac, l’esclavage ne les avait jamais atteints. Mais ils le détestaient d’instinct et fournirent aux armées du Nord un important contingent.

Certains, considérant qu’il existe encore une question nègre, déclarent que la guerre de sécession a manqué son but. Mais ce but était l’abolition de l’esclavage et non l’expulsion des esclaves. L’esclavage était une maladie, la présence des noirs n’est qu’un embarras. Avec le rétablissement de l’ordre légal dans les États du Sud prend fin la troisième période de l’histoire des États-Unis, celle qui correspond à la grande crise sanglante si souvent prévue, tant redoutée, ajournée par des compromis sans nombre et dont les résultats imprévus ont été tels qu’on chercherait vainement dans le passé une secousse plus salutaire, un holocauste plus bienfaisant.


(À suivre.)
Pierre de COUBERTIN.