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Page:La Nouvelle revue. vol. 104 (Jan.-Feb. 1897).djvu/342

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LA NOUVELLE REVUE.

mière fois, réalisable : nul obscurantisme ne se dresse devant la science à laquelle un culte universel est rendu. Mais tout cela menace d’être annihilé parce que deux cents ans plus tôt un navire hollandais a débarqué vingt nègres sur la côte de Virginie.

Assurément le danger est grand. Cependant Tocqueville, qui vient de parcourir les États-Unis et y a recueilli les éléments de son immortel ouvrage, demeure plein de confiance ; son merveilleux coup d’œil a su découvrir d’où viendra le salut : de la démocratie. Il y a, en effet, une partie de la nation qui ne possède pas de titres du Sud et n’a pas d’argent à placer sur le coton. Ceux-là estiment que l’honneur national vaut plus que le crédit ; ils n’ont pas de motifs pour se taire et ce qu’ils voient les révolte. Ils s’adressent directement à l’opinion publique et la soulèvent. Jusque-là on n’a essayé que des remèdes anodins, tels que la fondation de cette honnête petite république de Libéria, colonie africaine où les nègres des États-Unis peuvent jouir à leur aise des « bienfaits de la civilisation » ; mais, pour les y transporter, il faut les acheter à leurs possesseurs, et l’argent manque. Cette fois-ci, le plan est plus logique et plus pratique. Les sudistes le sentent bien ; chaque pétition déposée devant le Congrès, chaque société antiesclavagiste qui se fonde, chaque article virulent qui se publie dans le Liberator, leur arrache de véritables cris de rage. L’éditeur du Liberator est un jeune homme qui imprime et dirige son journal à lui seul, vivant de rien plutôt que d’abandonner une cause qui lui paraît aussi noble qu’elle est peu rémunératrice. Et bientôt le mouvement se propage ; il est conduit avec une vigueur, un désintéressement, une pureté de principes qui le rendent cent fois plus redoutable. Sans attendre la victoire du nouveau parti qui présente comme candidat à la présidence Abraham Lincoln, la Caroline du Sud se prépare à dénoncer le pacte de 1788 et à se retirer de l’Union. C’est la moins fidèle des colonies ; sa loyauté a toujours été suspecte. La doctrine de la « nullification », c’est-à-dire le droit pour un État de « nullifier » les lois fédérales votées par le Congrès, a été énoncée en Virginie. Mais c’était une déclaration de principes bien plus qu’une arme de réserve, une satisfaction d’amour-propre bien plus qu’une expression de méfiance. Les Caroliniens sont les seuls qui s’en soient servis et qui aient toujours menacé de s’en servir de nouveau. Aussi donnent-ils avec empressement le signal de la révolte, et leur exemple est suivi par le Mississipi,