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Page:La Nouvelle revue. vol. 104 (Jan.-Feb. 1897).djvu/338

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LA NOUVELLE REVUE.

Constitution n’a pas prévu les agrandissements territoriaux. Rien n’autorise le président à signer ce marché. Jefferson, malgré son souci de la légalité, passe outre. En 1819, la Floride a de même été achetée à l’Espagne et de nouveaux États sont nés, l’Indiana en 1816, le Mississipi en 1817, l’Illinois en 1818, l’Alabama en 1819. Tous ressemblent au Kentucky, le premier fondé. Le Kentuckien est un type étrange ; il y a en lui un peu de civilisation virginienne greffée sur un tempérament de trappeur et d’aventurier. Il boit du whisky, joue aux cartes, se bat en duel, spécule sur les terrains, et par ailleurs il est accessible aux grands sentiments, très épris d’éloquence et patriote exalté. Il n’a plus besoin de Napoléon pour satisfaire ses instincts glorieux. Sa propre mission lui suffit. Il entrevoit une Amérique impériale assise sur des bases de granit et débordant sur les deux océans. Il se nourrit d’immensité ; tout ce domaine est à lui ; il le soumettra, l’apaisera ; l’aigle est son emblème favori ; comme lui, il vole au plus haut, se réjouit de sa force et regarde le soleil en face. Il est belliqueux ; en 1812, il a poussé à la guerre contre l’Angleterre ; il voudrait conquérir le Canada et n’en revient pas que tous les Canadiens ne soient pas empressés à devenir ses compatriotes. Il encourage la formation de la République du Texas et plus tard son absorption par les États-Unis ; il provoque la guerre contre le Mexique et l’invasion de la Californie ; la prise de Mexico le ravit d’aise et le traité de Guadalupe-Hidalgo comble ses vœux[1]. Les États-Unis vont maintenant d’un océan à l’autre. Leur superficie a quintuplé en quarante-cinq ans ; ils prennent rang parmi les plus grands pays du monde. Le Kentuckien est pour ces terres nouvelles ce qu’ont été pour le Massachusetts les puritains et pour la Virginie les planteurs. Elles se forment d’après lui ; il y sème sa graine de jingoïsme, sa manie de grandeur matérielle qui se traduira plus tard par les maisons à quinze étages de Chicago, par les édifices publics à architecture cyclopéenne, par les réclames géantes et par cette perpétuelle assertion de supériorité universelle dont les Américains de l’Ouest sont si prodigues et qu’ils expriment en un refrain bien connu : Nothing equal in the world, rien de semblable dans le

  1. Le traité de Guadalupe-Hidalgo cédait aux États-Unis la Californie, le Nouveau-Mexique, l’Arizona et la région où se sont formés depuis les États du Colorado, d’Utah et de Nevada.