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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/64

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

dirigé par un homme, il l’est par une compagnie. Les jésuites sont assurés d’avoir le dessus. »

Étienne objecta que Mgr Gibbons et Mgr Ireland formaient de nombreux disciples et qu’ils auraient sûrement des successeurs dignes de continuer leur œuvre. Cette œuvre ne lui paraissait pas du tout vague. Elle consistait à intellectualiser le catholicisme en donnant au sentiment intérieur, à la conscience, la prépondérance sur les formes et les cérémonies extérieures… « Cela, grogna Phokianos, c’est déjà la négation du catholicisme. » Elle consistait encore à le rapprocher de la démocratie en donnant à la charité le pas sur les deux autres vertus dites « théologales » l’espérance et la foi, à placer l’action par conséquent avant la contemplation, enfin à répandre les habitudes de tolérance en permettant à tous les chrétiens d’unir leurs efforts sur le terrain de la charité où les étroitesses du dogme se font moins sentir. Étienne ne connaissait pas Mgr Ireland ni le Cardinal Gibbons, mais il avait souvent causé de ces choses avec Mgr Keane, et il croyait que telles étaient les vues de l’éminent recteur de l’université catholique, dont le tempérament vigoureux, la généreuse ardeur et en même temps le jugement si équilibré et si ferme l’avaient infiniment séduit.

« Mgr Keane, prononça Rovesco, il n’y a pas de jour où l’on n’intrigue contre lui à Rome. Avant longtemps le pape le destituera et le fera venir en Italie. Vous verrez cela !… et on mettra à sa place un homme de tendances et de caractère tout opposés. » Étienne protesta : « Comment, dit-il, pouvez-vous croire que le pape commettra un pareil impair ? C’est Mgr Keane qui a tout fait à l’Université catholique ; le succès de l’institution, ses progrès rapides, tout vient de lui et en dépend et sa popularité va croissant chaque jour. »

— « C’est précisément pour cela. Il est dangereux et sera bientôt suspect. Le pape d’ailleurs a déjà commis un impair, comme vous dites, en envoyant ici un représentant permanent qui se trouve l’arbitre obligé de toutes les querelles, parce que n’étant pas reconnu par le gouvernement, sa liberté reste entière et qu’il ne peut, comme les nonces d’Europe, se retrancher derrière la raison d’État et invoquer la discrétion diplomatique, quand on lui demande de prendre parti. De plus, cet ambassadeur officieux rappelle aux Américains qui seraient tentés de l’oublier que l’église catholique a son siège à Rome, qu’elle est étrangère, par conséquent. Les Américains ne peuvent admettre l’ingérence