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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/61

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LA NOUVELLE REVUE

Après quelques instants de silence, Rovesco renoua la conversation et dit : « Que trouvez-vous donc, cher ami, de si répréhensible dans ce pays ? Les gens y ont une façon particulière d’entendre la cuisine et de parler aux femmes, voilà tout. Ce sont d’ailleurs les deux seuls traits par lesquels les hommes se différencient d’un bout du monde à l’autre. Pour le reste ils sont exactement semblables ». Et Rovesco prenant son parti de cette déplorable similitude s’adonna à l’absorption d’un morceau de sole qu’on venait de lui servir avec trois champignons autour.

« Non, dit son interlocuteur, l’élégant John Magouis, secrétaire de la légation des Pays-Bas, non ! ils ne sont pas tous pareils ! Les anglais sont cousins des américains : ils parlent la même langue et pourtant quel abîme entre un club anglais et un club américain ! » Magouis avait été secrétaire à Londres avant Washington et il y était devenu anglomane. Il avait même poussé les choses jusqu’à changer son prénom de Jean en celui de John et lorsqu’il recevait une lettre adressée à John Magouis Esq•, il ne se tenait pas d’aise. Le grand drawback de son existence était de n’avoir pas été élevé à Eton et de n’avoir pu ensuite flâner sous les cloîtres gothiques d’Oxford ; et le principal mérite de la Haye consistait à ses yeux en ce que les environs de la ville présentaient quelques analogies avec la campagne anglaise. Quant à la politique, la seule question qui le passionnait était le mariage éventuel de la jeune reine Wilhelmine avec un petit-fils de la Reine Victoria.

« Voyons, Rovesco, reprit-il en s’animant, vous ne pouvez pas dire que ce soit un club cet endroit où nous venons prendre un repas faute de mieux : ce n’est pas même un restaurant ! on y est exposé à des manques d’égards continuels. Parlez-moi du Saint-James’s ! à la bonne heure ! » Rovesco aussi, avait habité Londres et fait partie du Saint-James’s, le club diplomatique de Piccadilly. « Mon Dieu, répondit-il ! il y avait dans le Hall du Saint-James’s un Headporter en livrée qui était bien la personne la plus insolente que j’aie jamais rencontrée tandis qu’ici le portier est un aimable noir qui, m’ayant vu très enrhumé une fois, m’apporta des boules de gomme confectionnées par sa grand’mère d’après une très vieille recette de la Louisiane. » Rovesco s’interrompit pour adresser un salut de la main à Étienne de Crussène qui entrait et le colloque en resta là. Magouis n’était pas absolument certain que Rovesco se moquât de lui, mais dans le doute, il préférait s’abstenir. Les autres avaient des journaux près d’eux, les