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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/58

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

cipe de la folie ? Ici pourtant l’humanité triomphe dans la plénitude de ses facultés et avec elle le christianisme dans la perfection de son institution fondamentale, le mariage chrétien.

Étienne continue sa route à travers le parc désert. Les feuillages richement teintés de rouge et de jaune et baignés de soleil ressemblent à des buissons ardents. De joyeux chants d’oiseaux s’en échappent. Les allées serpentent sous le couvert bien entretenues, mais sans les raffinements mièvres des jardins artificiels. Il descend jusqu’au fond du petit vallon et gagne le bord de l’eau. Il y a là une véritable plage en miniature faite d’un sable fin sur lequel il s’allonge. Les flots du Potomac viennent mourir à ses pieds : nulle trace d’habitations n’apparaît en ce lieu. À gauche et à droite la vue est fermée par des promontoires de rochers que couronne une épaisse végétation ; le vaste tournant du fleuve s’encadre magnifiquement entre le premier plan sauvage et la ligne verte de la rive opposée qui découpe sur le ciel la silhouette de ses feuillages. Étienne éprouve un parfait bien-être. La petite anse où il se trouve n’est-ce pas le port enchanté dans lequel sa barque vient d’aborder, ce port tant désiré à l’existence duquel il ne croyait plus voici trois jours ? Tout lui est venu à la fois, le bonheur intime qu’il n’avait pas cherché et cette certitude morale tant poursuivie et qui, si longtemps s’était dérobée ! Rien ne lui semblera désormais au-dessus de ses forces ; il oublie les récifs où vingt fois se sont brisés ses enthousiasmes ; sa sécurité est absolue.

Cependant le temps passe et voici que les réalités humaines s’imposent à son attention ; on ne se nourrit pas de soleil et d’air pur et son estomac se plaint d’avoir été négligé. Les deux œufs et la cotelette dont il s’est lesté avant de quitter l’hôtel ne suffisent pas à son appétit juvénile et tirant sa montre il constate que l’heure du lunch est passée depuis longtemps. Alors il remonte à grandes enjambées un petit chemin qui suit la lisière du bois et débouche sur la pelouse qu’il a traversée trois heures plutôt. Des ombres déjà s’y allongent, toutes bleutées et si doucement posées sur l’herbe qu’on dirait des caresses aériennes. Bientôt il est devant la baraque de l’entrée et s’attable devant un thé jaunâtre qu’escortent des gâteaux poussiéreux et deux sandwichs énormes. « How did you like it »[1] dit familièrement l’homme du tramway en passant devant lui. « Beautiful » répond Étienne la bouche

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