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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/56

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

pas certain de distinguer clairement, mais il est toujours libre de chercher honnêtement. Et d’ailleurs, combien souvent la conduite à tenir se ferait claire à ses yeux s’il faisait abstraction de ses passions, de ses préjugés, s’il s’interrogeait franchement.

Par une pente naturelle la pensée du jeune homme glisse vers la France lointaine. Combien la préoccupation du Bien public est étrangère à ses compatriotes. Les querelles, les haines passées ont à ce point brouillé et obscurci toutes choses que la plupart des citoyens, et les meilleurs, les plus éclairés ne savent même plus distinguer entre leur point de vue personnel ou le point de vue de leur petite coterie et celui de l’ensemble du pays. Et ils ont en même temps perdu la notion de la race si supérieure à celle du pays parce qu’elle embrasse le temps et la succession des générations. L’instabilité, devenue pour eux une seconde nature leur ferme l’horizon au-delà des limites de leur propre vie ; ils pensent à assurer à leurs enfants l’aisance et si possible la richesse : ils ne pensent pas à leur préparer une existence plus heureuse dans un milieu moins troublé, avec des données, des bases de vie morale mieux établies, moins chancelantes. La grandeur immédiate de la France les intéresse ; le succès de sa grandeur future, le désir de se rattacher à la fois au passé et à l’avenir, en un mot la notion de l’incessante et perpétuelle évolution leur manquent totalement.

Que ferait Washington, s’il était Français ?… Et cette subite interrogation, en traversant l’esprit d’Étienne, y fait soudain une telle clarté qu’il en demeure ébloui. Pendant un moment il a la perception très nette de ce que serait l’admirable testament politique du grand citoyen si, traitant des affaires de la France contemporaine au lieu de traiter de celles des États-Unis de 1810, il indiquait aux Français leur devoir présent. Il l’entend condamner par quelques mots nobles et fermes les entreprises injustifiées qui tendent à ramener le passé ou à précipiter l’avenir et indiquer avec une lumineuse simplicité où réside le progrès véritable : dans le labeur modeste, dans l’effort quotidien, identique, incessamment renouvelé, sans découragement et sans hâte. Il l’entend rappeler la loi fondamentale des démocraties modernes, cette corrélation intime entre l’individu et la collectivité qui assure à chacun une part d’action et de responsabilité dans l’œuvre d’ensemble. Il l’entend recommander la sage résistance aux entraînements trop généreux, la défiance prudente des illusions et surtout le sacrifice des préférences personnelles en présence des volontés manifestes de l’opi-