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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/53

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LA NOUVELLE REVUE

Mais alors Étienne s’aperçoit que celle-ci est très jeune, qu’elle est habillée à la mode de 1893 et qu’elle ressemble à s’y méprendre à Mary Herbertson ; et la vision du passé se décolore, s’estompe, s’évanouit tandis que le jeune homme demeure face à face avec la réalité rose de demain ; car en ce moment il ne doute pas de son bonheur et n’y entrevoit aucun obstacle. Il songe que « les convenances seront satisfaites » comme on dit à Paris. La religion même ne sera pas une objection. Mary qui descend par sa mère des premiers colons du Maryland, est catholique comme eux. Sans doute son catholicisme est bien différent de celui de la marquise ; leurs bonnes œuvres pourront néanmoins s’associer. Et puis quand les lèvres prononcent les mêmes paroles, qu’importe le sens différent qu’y attache l’esprit ? Mary d’ailleurs serait à la hauteur de toutes les difficultés. Dans la pieuse Bretagne, elle saura demeurer elle-même sans choquer personne ; à Paris, où sa grâce et sa beauté feront sensation, elle accueillera les hommages sans en être déconcertée ni troublée…

L’arrêt brusque du tramway met un point final aux réflexions d’Étienne et très joyeux, il descend devant la longue baraque de bois qui sert d’abri et de restaurant aux « Pèlerins » de Mount Vernon. Rien qu’à la voir cette baraque avec son apparence un peu austère, les tables et les bancs de bois brut rangés à l’intérieur et le comptoir où des biscuits sèchent entre deux piles de gros sandwichs hâtifs on se croit transporté dans quelque pélerinage européen et l’on cherche des yeux la marchande de cierges et de chapelets ; mais les alentours sont vides ; des près et des champs se succèdent coupés par une barrière rustique qui marque les limites du domaine.

Il appartient aujourd’hui à une association nationale composée exclusivement de femmes américaines. Les fondatrices de cette association s’étaient proposé d’acheter Mount Vernon, d’en assurer ainsi la conservation et de le transformer en une sorte de musée consacré à la gloire de Washington. Ces nobles desseins ont été réalisés en tous points. Non seulement les souscriptions furent assez nombreuses pour permettre d’acquérir le tout, de restaurer complètement la maison et d’entretenir le parc, mais on put reconstituer l’ancien mobilier qui avait été en partie dispersé. Beaucoup de ceux qui s’en étaient partagé les pièces lors de l’adjudication opérée après le décès de la veuve du général, avaient obéi en les acquérant à un sentiment de piété filiale et ces objets avaient