Ouvrir le menu principal

Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/51

Cette page n’a pas encore été corrigée
54
LA NOUVELLE REVUE

mariage : « Le Général et Mrs Herbertson ont l’honneur de vous faire part du mariage de Miss Mary Herbertson, leur fille, avec le Marquis de Crussène. » Ces enfantillages l’avaient charmé !… dans son rêve la traîne blanche frissonnait et les facteurs parisiens déposaient à toutes les portes, l’annonce de son bonheur.

En Bretagne, il était six heures ; une humidité grise glissait sur les mousses et les granits. La marquise revenait du village, enveloppée dans une mante doublée d’hermine. Perros, le vieux garde la précédait, une lanterne ronde à la main. Il y avait un bois sombre à traverser avant d’arriver au château et la marquise craignait d’y rencontrer des hommes de mauvaise mine. Perros, lui n’avait pas peur des rôdeurs, mais bien d’entendre le grincement de la brouette de la mort parce que la rencontre du sinistre véhicule est un présage de malheur pour les pauvres humains.

V

Le Potomac est tout vide. Cette solitude exagère encore sa largeur ; on dirait un bras de mer. Les petits flots pressés que le vent soulève à l’encontre du courant s’efforcent de reproduire les volutes et les franges d’écume des vraies vagues comme des bébés imitant les gestes et les attitudes des grandes personnes. Ils se heurtent, se poussent, se retournent, se rejettent de l’un à l’autre les milliers d’étincelles que le soleil leur prodigue pour les amuser ; ils s’éclaboussent, changent de couleur et puis, assagis tout d’un coup aux approches verdoyantes des berges, s’allongent sur le sable en révérences distinguées. Les arbres répondent en s’inclinant et en murmurant des choses aimables. Vraiment on n’a jamais vu une nature si discrètement exubérante, si bien élevée et en train tout à la fois ! Le ciel porte une toilette azurée que recouvre un tulle léger, tout pailleté de lumière ; la brise retient la vigueur de son souffle ; des oiseaux vont et viennent dans les hauteurs atmosphériques, traçant de joyeuses fusées… et dans le cœur d’Étienne le conte de fée continue. Il interprète les sentiments des bêtes et des plantes, de l’air et de l’eau ; leur langage lui est familier. Il a perdu de vue l’humanité. Les quelques voyageurs qui se sont embarqués avec lui ce matin au wharf de la Septième rue sur le petit vapeur d’Alexandria ne troublent point sa rêverie. Il les oublie comme il oublie les vilaines rues du quartier nègre, la