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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/470

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

qui faisait une trouée de lumière dans l’obscurité du premier étage. Elle s’accouda à la rampe et regarda en bas : personne dans le vestibule. Elle descendit et entra dans le grand salon. La marquise et la comtesse d’Alluin brodaient. M. d’Alluin lisait à haute voix les mémoires du général de Marbot. Éliane s’assit et s’efforça de prêter attention à la lecture, mais elle n’y réussit point ; au bout d’un quart d’heure, la marquise qui la regardait à la dérobée, interrompit le comte. « Éliane, dit-elle, vous m’inquiétez. Qu’avez-vous ? Est-ce votre migraine d’hier qui vous reprend ? » — « Oui Madame, justement, répondit la jeune fille ; mais ce ne sera rien. Je vous en prie, n’y faites pas attention. » — « Tu devrais te reposer, dit la comtesse d’Alluin à sa sœur ; il y a encore une heure et demie avant le diner ; mets-toi sur ton lit et tâche de dormir. » La marquise approuva et insista. Éliane se laissa persuader et remonta. Mais, une fois dans le corridor, elle fut saisie d’un violent désir de savoir si la conversation d’Étienne et de Vilaret avait pris fin et de nouveau se glissa vers l’appartement du marquis.

Cette fois, c’était lui qui parlait. Il parlait lentement, ayant l’air de peser tous ses mots. « Je suis plus libre que vous ne le pensez, disait-il ; vous avez touché ce sujet avec tant de délicatesse que je me dois, à moi-même, de vous répondre en toute franchise. J’ai évidemment à ménager les sentiments de ma mère ; c’est mon devoir. Je ne considère pas cependant qu’il aille jusqu’à faire abdication de mes idées. Quant à l’éventualité de mon mariage laissez-moi vous dire que je n’épouserai jamais qu’une femme avec laquelle je puisse vivre en parfaite et entière communauté d’esprit et que d’ailleurs je suis tout à fait résolu à ne pas me marier avant que ma vie ne soit définitivement orientée vers un but quelconque. C’est bien le moins que j’épargne à ma femme les difficultés et les tâtonnements inséparables d’une telle orientation et dont elle subirait, sans cela, le contre-coup » — En entendant ces derniers mots, Éliane tremblante, s’était approchée inconsciemment et s’était appuyée au mur de la petite antichambre…… Il y eut un silence, puis tout à coup la porte s’ouvrit. Étienne venait de se souvenir que son domestiqne négligeait sans cesse de fermer la première porte et il s’était levé brusquement pour le faire.

Ils se trouvèrent en face l’un de l’autre, stupéfaits. Le mouvement avait été si soudain qu’Éliane n’avait pas même eu le temps de reculer. Elle était prise en flagrant délit. Une seconde d’angoisse passa entre eux. Puis, frémissant, Étienne fit un pas en avant. La