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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/469

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LA NOUVELLE REVUE

chansons dont le refrain était repris en chœur par les convives. Ensuite les tables desservies et démontées, on s’était mis à danser au son du biniou et cela avait duré jusqu’à plus de 8 heures du soir. Elle était rentrée à 6 heures, prétextant une migraine, lasse en réalité de voir Étienne rire et danser et de l’entendre parler cette langue dont elle ne comprenait pas un mot… Elle eut volontiers, dans l’insomnie qui suivit, traité le jeune marquis de rustre et de paysan, mais elle se rappelait son appartement pour y être entrée une ou deux fois : le luxueux cabinet de toilette entrevu sous une portière soulevée, la chambre en andrinople avec les grandes peaux d’ours blancs et le petit fumoir en rotonde avec ses lambris de bois sculpté et sa tenture en cuir de Cordoue. Tout cela était empreint d’un tel cachet d’élégance personnelle et impliquait des habitudes et des goûts si raffinés que l’accusation ne tenait pas debout.

C’est dans ce même appartement qu’on venait d’introduire M. Vilaret. Inquiète et désorientée, la jeune fille ouvrit la porte et regarda dans le corridor. Il était obscur et désert. Tout au bout, une mince raie de lumière filtrait. Éliane s’avança un peu dans cette direction : le tapis épais étouffait le bruit de ses pas. Une sorte d’instinct la poussait ; elle ne songeait pas à écouter. D’ailleurs, quelle apparence que la conversation des deux hommes pût offrir pour elle le moindre intérêt ?… En s’approchant elle vit que la première porte était restée ouverte ; elle donnait sur une sorte de petite antichambre qui prenait jour au moyen d’un vitrage dépoli, sur le cabinet de toilette. C’est par la seconde porte, celle de la chambre à coucher, que la lumière filtrait. Arrivée là, Éliane entendit une voix échauffée par la discussion, qui disait avec vivacité : « Sans doute, vous serez élu aussi comme droitier, seulement toute votre carrière en sera frappée de stérilité. Dans l’opposition, mon cher M. de Crussène, vous serez réduit à l’inaction, dans le parti constitutionnel, vous agirez aussi librement que vous voudrez. Notez-le bien, vous ne pouvez pas grand chose contre la République : elle peut beaucoup pour vous. Elle seule fécondera vos projets. Et puis, vous n’y resterez pas dans l’opposition. Vous n’avez ni ses idées, ni ses passions ; vous êtes un indépendant. Alors, pourquoi arborer ses couleurs pour les répudier après ? C’est toujours une chose grave qu’un changement de drapeau… » Il se fit un peu de bruit à l’autre bout du corridor. Éliane revint précipitamment vers sa chambre située au centre près du grand escalier