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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/466

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

vive et spirituelle, pleine d’aperçus intéressants. Le lendemain, Albert Vilaret avait posé sa carte à l’hôtel de Crussène. Il s’étaient revus l’été suivant d’une manière très inopinée dans une auberge de village en Bretagne. Étienne, saisi en reconnaissant dans le député de la circonscription son compagnon de route avait éprouvé soudain le remords de n’avoir pas rendu la carte et il s’était excusé de son mieux. Depuis lors, ils avaient eu plus d’une occasion de se revoir ; Vilaret recherchait visiblement la compagnie du jeune marquis. Il ne manquait jamais de venir le voir à Paris. Il avait fini par s’enhardir jusqu’à se présenter à Kerarvro, mais il se gardait de le faire pendant les périodes électorales, tenant à prouver qu’il venait en « voisin » et non en candidat. Jamais il n’avait témoigné le désir d’être reçu par la marquise. Étienne lui savait gré de ces preuves de tact et prenait plaisir à le rencontrer. Il connaissait son histoire et admirait fort l’énergie, la tenacité dont Vilaret avait fait preuve dans sa courte et brillante carrière. Il s’étonnait de ses facultés d’assimilation, le trouvant toujours au courant des sujets les plus divers. Une seule chose le troublait et le contrariait. Il devinait dans cet homme un fond de sécheresse, des convictions plus raisonnées que senties, une chaleur un peu factice, un certain scepticisme inavoué. Mais cela même l’attirait. Que ne ferait-on pas, songeait-il, avec des dons pareils et de l’enthousiasme en plus ?

Quand Vilaret venait à Kerarvro ce qui n’était point fréquent, il laissait sa voiture au village et gagnait le château à pied par la forêt. Ce jour-là — on touchait à la fin de Janvier — la neige couvrait la terre ; sous un grand manteau blanc, la nature avait cet aspect apaisé qui suit les tempêtes d’hiver. Le ciel éclairci prenait des teintes infiniment tendres ; vers le sud fuyaient les dernières nuées, épaisses masses grises dont le soleil déjà près de l’horizon, cuivrait bizarrement les contours. La température baissait. Un peu de givre commençait à briller sur les troncs d’arbres, tout éclaboussés de neige du côté où le vent avait soufflé. Sur tout cela régnait un divin silence, le calme absolu de la mort. Vilaret jouissait de ce spectacle, non en poète mais en impérieux, en homme chez qui la vie déborde et qui a su réduire les choses en esclavage. Petit de taille, les épaules trapues, la figure affinée par une barbe noire taillée en pointe, les yeux vifs, mobiles, pétillants, il donnait bien l’impression de la conquête et sa démarche solide, régulière, faisait de lui comme le maître des lieux qu’il traversait.