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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/46

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

sible sur la terrasse du Capitole, en face de ce panorama radieux ; mais des idées contradictoires se livrent dans sa tête un furieux combat. Il les voit passer d’un mouvement qui s’accélère, qui devient vertigineux… Ce ne sont plus des idées, ce sont les molécules liquides du Niagara attirées par la chute prochaine ; c’est le glissement fatal des eaux vertes… il se sent mêlé intimement à leur substance, devenu gouttelette lui-même, obéissant à l’attirance irrésistible et sur le point de s’abimer dans le gouffre… Washington, les bois, le fleuve, les collines, tout a disparu. C’est le farouche paysage canadien qui défile comme en un cauchemar. La grande voix du Niagara est toute proche, si proche que par une terreur instinctive, Étienne fait un brusque écart qui le réveille. Il a aussitôt la notion d’un regard fixé sur lui.

Et c’est le regard d’Ada Jerkins, plein de franchise et de malice qu’en se détournant il rencontre soudain. « Par exemple ! s’écrie-t-elle, je vous y prends ! Vous aviez le même air, hier soir, au début du dîner. Vous étiez dans la même lune. Deux fois en vingt-quatre heures, cela devient inquiétant. Il faut soigner cela. Vous devez être amoureux ! » Dans l’enjouement sympathique de la jeune fille, Étienne croit démêler un peu d’inquiétude. « Je suis amoureux de Miss Mabel et de Miss Clara, répond-il. » — « Ou plutôt de leur nièce, riposte Ada ; vous ne l’avez pas regardée une seule fois pendant le dîner, c’est la preuve irrécusable d’une passion naissante. » — « Est-ce que vous êtes seule » demande Étienne qui se fait difficilement à certaines libertés américaines. — « Non, Monsieur le Marquis, rassurez-vous ; les convenances sont sauves. J’ai là un de mes jeunes cousins qui est arrivé ce matin en route pour Richmond ; il passe la journée avec nous et comme il n’était jamais venu à Washington, j’ai éprouvé le besoin de lui faire admirer le Capitole. Seulement, je l’ai laissé visiter l’intérieur tout seul, parce que les salles des séances sont vilaines et que la bibliothèque sent mauvais. Ici, au contraire, il fait délicieux… pour les gens qui ont leur bon sens. » — « Merci, dit Étienne, mais il fait bien bon aussi pour ceux qui ne l’ont plus ou qui ne l’ont jamais eu : je ne puis m’arracher à ce magnifique spectacle. » — « La journée sera superbe, reprend Ada ; allez donc à Mount Vernon, puisque vous n’avez pas encore trouvé le moyen de vous y rendre. Le tombeau du « Père de la Patrie » vous inspirera de salutaires réflexions et vous ne regretterez pas votre promenade. Bonsoir. J’aperçois mon cousin qui me cherche là-bas et