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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/458

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

notion que, faute d’en pouvoir faire autant, il perdrait celle qu’il aimait. Il ne doutait pas que Mary ne se trompât elle-même en basant sur d’autres raisons le refus qu’elle avait formulé. Étienne se disait qu’à ses yeux, quelles que fussent ses sympathies pour lui, il devait manquer de prestige, qu’il ne lui offrait pas des gages suffisants de sécurité, qu’il était trop dépendant et trop indécis pour avoir su la conquérir.

C’étaient de telles pensées qu’il emportait chaque jour au dolmen des « Landes Rouges » où s’écoulaient en songeries une bonne partie de ses après-midis. Il s’étendait sur la mousse, au pied du colosse, sur une de ces mousses druidiques qui entourent les vieux granits et semblent de la verdure à demi-pétrifiée. Parfois le soleil avait chauffé la mousse et dans le ciel bleu, vide de nuages, un rappel de l’été passait joyeusement ; ou bien les clartés pâles de l’hiver dominaient, ces clartés longues et lentes qui semblent les messages d’un astre vieilli ; ou bien encore c’était le temps gris et brumeux des contrées de l’Ouest baignées par un océan mélancolique. Par ces temps là, Étienne amassait les brindilles de bois, les aiguilles de pins, les feuilles mortes éparses autour de lui et y glissait une allumette ; une fumée bleuâtre montait vers le ciel, tantôt droite, tantôt courbée en spirales étranges et le jeune homme s’oubliait à tirer de ces particularités des horoscopes ayant trait à lui-même, au combat et aux agitations dont son âme était le théâtre. Il allumait aussi des cigarettes de tabac américain ; leur parfum singulier le pénétrait de souvenirs. Sur ceux qui les analysent rapidement et les perçoivent fortement, les odeurs agissent comme de puissantes évocatrices ; elles développent les associations d’idées plus sûrement que la vue et l’ouïe. Étienne goûtait ainsi la sensation de revivre des minutes oubliées de son existence américaine. Il revoyait des coins de Pullman Cars avec de graves figures de yankees fumant leur pipe en d’interminables silences coupés d’expansions subites et imprévues, ou bien le bar d’un Hôtel dans la région du Mississipi avec le balancement régulier des Rocking Chair, la succession des Cocktails et le calcul entêté emplissant les cerveaux ; puis c’était un match de football à Philadelphie où cette même odeur s’était répandue, dans l’air autour des tribunes bondées de spectateurs et enfin la « crypte » du Métropolitan Club, éclairée après le dîner et pleine de l’encens bizarre qui formait vers la voûte de petites nuées lourdes.

Les « Landes Rouges », outre la mauvaise réputation dont elles