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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/454

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

ou d’une bibliothèque communale administrée par Pierre Braz le fit sourire. Et pourquoi ?… ce n’était certes pas l’intelligence qui leur manquait ; ils avaient même de l’esprit de répartie, de la rapidité et surtout de la justesse dans le raisonnement. Les superstitions alors ? Mais ils n’y croyaient guère. Ce n’était plus chez la majorité d’entre eux qu’un sujet habituel de causerie, une coutume attachante, un goût invétéré pour les histoires d’imagination. En Amérique il avait parfois causé avec des ouvriers agricoles ou autres et même avec des employés d’ordre subalterne qui en savaient un peu plus long mais ne semblaient pas en comprendre beaucoup plus que ces Bretons ; ils donnaient pourtant l’impression d’une autre catégorie d’êtres, plus simples, plus associables. Était-ce invétéré cette différence ou bien cela passerait-il plus tard avec le temps ? Si cela ne devait pas passer, la République serait un non-sens, car sa raison d’être est d’obtenir la participation de tous aux travaux de détail ou d’ensemble qui satisfont les intérêts collectifs, de faire de chaque citoyen un machiniste ayant, à côté de ses occupations professionnelles, une roue à faire mouvoir, un piston à graisser, une goutte d’huile à verser ici ou là… Et le marquis de Crussène se demanda s’il n’aimerait pas mieux se nommer John n’importe quoi, être né dans une ville de l’Ohio et avoir sa fortune à faire, puisque non seulement il ne serait pas une utilité sociale proportionnée aux forces dont il disposait mais qu’encore mille riens le séparaient de la femme aimée.

Mille riens ! pas davantage. Qu’étaient-ce en effet, ces froissements, ces difficultés minimes mais quotidiennes, ces oppositions, ces blâmes silencieux, ces tiraillements que Mary pressentait si bien et redoutait si fort ? Qu’étaient-ce, sinon des riens, indignes de créatures humaines, fruit d’intolérance et de mièvrerie ?… De tels riens suffisent à barrer une route. Il avait beau y réfléchir il ne parvenait plus à se représenter la jeune Américaine à Kérarvro, autrement qu’en visite. Il la voyait bien sur les pelouses, au salon ou dans la forêt ; il ne la voyait pas chez Perros, ni à l’église, ni dansant des jabadaos, les jours de pardons. Elle y eût mis toute sa grâce, toute sa bonne volonté ; mais non ! il manquerait encore quelque chose. Alors il interrogea sa conscience pour savoir si vraiment il était tenu de vivre dans ce pays. Le devoir si nettement, si douloureusement formulé par Mary n’était-il pas imaginaire ? N’avait-il pas le droit de s’en aller planter sa tente ailleurs ?