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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/453

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LA NOUVELLE REVUE

rence d’une part de galette ; après quoi, faisant un petit salut à la fille de Perros, il enlevait le gâteau du plat et l’avalait. Étienne, en sybarite, saupoudrait préalablement sa crêpe avec du sucre ce qui détenait trop longtemps la fille de Perros, interrompait le rythme des mouvements d’Anne-Louise et faisait que la crêpe suivante était un peu brûlée.

« Ah ! monsieur Étienne, exclama la vieille femme avec dépit, vous revenez tout comme vous êtes parti ! Voilà que vous me faites encore brûler celle du père Antoine ». — « Ça ne fait rien ! observa le père Antoine ; je les aime mieux ainsi parce qu’elles sont plus légères et qu’on peut en manger davantage ». Et toute la salle se mit à rire. Les Bretons qui étaient là vivaient d’une manière sobre le reste de la semaine, se contentant, au dîner de midi, d’une assiette de soupe et d’un morceau de lard ou de fromage. Mais le samedi la capacité de leurs estomacs se trouvait subitement quadruplée ; tant que la marmite contenait de la bouillie, Anne-Louise faisait des crêpes et tant qu’elle en faisait, ils en mangeaient, allant de là à leur dîner comme si de rien n’était. Étienne lui-même n’avait pas moins d’appétit ce jour-là pour avoir absorbé au préalable cet étrange apéritif auquel il se réaccoutumait dès qu’il sentait autour de lui sa chère atmosphère bretonne.

Le samedi qui suivit son retour, la réunion fut particulièrement nombreuse chez Perros. Pierre Braz l’honorait de sa présence ; il en profita pour soumettre au jeune marquis l’ordonnance du repas de noces qu’il devait présider et lui demander des conseils sur le genre de décoration qui conviendrait pour la grange où le festin devait avoir lieu. « Mettez de la verdure, dit Étienne, beaucoup de verdure ; des branches de sapin et de houx mélangées ». — Pour sûr, ce serait bien joli, monsieur Étienne ; mais on dit pourtant que ça porte malheur, ces arbres-là, hasarda le fermier, un peu inquiet. Ils engagèrent une discussion, lui, le père Antoine et un gars du village, pour savoir quels étaient les feuillages les plus inoffensifs et de quelle façon on conjurait les sorts en pareil cas. Étienne se désintéressa d’abord de ce qu’ils disaient, puis les écouta et songea aux belles réformes dont il avait caressé le projet. Que la Bretagne en était loin, mon Dieu ! et peu faite pour les accueillir. Il ne comprenait même plus comment il avait pu concevoir cette anomalie d’une Bretagne modernisée, ouverte au progrès ; l’idée d’une séance de comité présidée par le père Antoine