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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/44

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

agir. Au bout de trois mois, il en eût assez : son cœur se soulevait de dégoût. Les miroirs des cabinets particuliers lui renvoyaient l’image non de ce qu’il était, mais de ce qu’il aurait pu être. Il lisait sur les tentures satinées des boudoirs le Mane, Thecel, Pharès de sa propre destinee : sa mémoire jetait au travers des sensations factices dans lesquelles il cherchait l’oubli, tous les grands souvenirs, toutes les idées généreuses, tous les nobles sentiments qui l’avaient exalté. En Bretagne, il avait ensuite tenté d’ensevelir ses remords naissants. Un de ses voisins l’y aidait, un grand garçon robuste dont l’enveloppe épaisse recouvrait une imagination vive à laquelle il s’était empressé, disait-il « de couper les ailes pour n’être pas embêté dans la vie » ; gai cornpagnon d’ailleurs, avalant les crêpes de blé noir à la douzaine, ne craignant pas le bon vin, restant douze heures en selle et capable, les soirs de chasse, d’organiser « un petit balluchon » une de ces sauteries bretonnes qui manquent tout de même d’entrain parce que les danseurs sont éreintés et que les vieilles boiseries sont trop sombres.

Pendant toute une saison, Étienne et Yves d’Halgoet firent les cent coups ; ils crevèrent quatre chevaux, sautèrent d’invraisemblables fossés, se livrèrent à des hécatombes cynégétiques, allumèrent des punchs sous des dolmens, campèrent au pied des menhirs et bravèrent tous les revenants des légendes armoricaines. Ce fut au cours d’une de leurs expéditions qu’Étienne avoua à son ami sa résolution de partir pour l’Amérique. D’où lui venait-elle ? Comment s’était-elle formée ? Il n’eut pu le dire : il s’étonnait lui-même de la sentir soudain si vivace, si profonde… L’Amérique peu à peu, sans qu’il s’en aperçut, était devenue pour lui la terre des contes de fée, celle croît la plante mystérieuse qui guérit tous les maux… « Celle où coule la fontaine de l’éternelle jeunesse », disait Yves en se moquant. « Mon cher, ajoutait-il, vous êtes un nouveau Ponce de Léon. Je m’en étais toujours douté !… Eh bien, allez ! Dans trois mois vous serez de retour défrisé et penaud. Et nous recommencerons notre bonne petite existence dont vous ne savez pas apprécier la valeur ; cheval, pipe et sanglier ! Voilà ma devise à moi ! » — À partir de ce jour-là, Étienne subitement assagi, avait erré seul dans les landes voisines de Kerarvro. Il s’ennuyait de rencontrer Yves qui, goguenard, l’appelait Ponce de Léon et lui recommandait de se munir de flacons pour rapporter à tous ses amis l’eau de la fameuse fontaine vainement cherchée par le navigateur espagnol, mais que lui,