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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/244

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

n’y tenant plus, confiante d’ailleurs dans les soins attentifs de la nourrice et des autres serviteurs, elle partit seule dans une hâte fébrile. Elle s’avança jusqu’au Mans et s’efforça d’obtenir un sauf-conduit pour Orléans, par Chartres. Les nouvelles contradictoires qui lui parvenaient, la bouleversaient ; on était au 4 décembre. Elle sut enfin qu’elle arrivait trop tard, que l’avant-veille, son mari avait été tué à l’attaque de Loigny et que le duc d’Alluin qui avait suivi la bataille pour porter secours aux blessés jusque sous le feu de l’ennemi, avait pu recueillir le dernier soupir de son neveu et déjà ramenait son corps vers Nantes. Ce coup ne la terrassa point ; elle y était trop préparée ; mais il consomma la transformation que l’attente du malheur avait commencé d’opérer en elle et rendit définitifs les ravages dont sa nature physique comme sa nature morale allaient désormais porter les traces. En deux mois elle avait vieilli de dix ans et quelques cheveux gris frisaient déjà sur ses tempes. Une expression de résignation farouche se fixa sur ses traits et surtout sa conception de la vie fut totalement renversée. Il n’y eût plus autour d’elle que l’océan démonté sur lequel l’âpre notion du devoir sauve seule du naufrage. Elle crut à la solidarité de la faute, au châtiment collectif pour le crime d’un seul. Elle retourna vers son enfance assombrie par la religion austère et craintive de sa mère. Seulement sa vigueur physique et son intelligence ouverte la préservèrent des mesquineries et des indolences qu’engendre trop souvent une religion ainsi comprise.

***
(À suivre.)