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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/243

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LA NOUVELLE REVUE

descendre et faire quelques pas, appuyée sur le bras de son mari, le printemps gonflait déjà les bourgeons. Sa première sortie eût lieu par un beau soleil ; elle avait quitté le deuil et regardait, sous le manteau de fourrure qui l’enveloppait, passer le crêpe de Chine azuré de sa robe de chambre. Le petit Étienne dormait paisiblement dans les bras de sa nourrice qui portait le costume des femmes de Guingamp ; il s’élevait tout seul et n’avait encore donné aucun souci. Arrivée au milieu du jardin, madame de Crussène s’assit dans un fauteuil préparé pour elle et alors son mari attacha autour de son poignet un bracelet d’émeraudes et de diamants qui portait la date de ce jour heureux.

Un mois plus tard, les salons parisiens s’ouvraient devant sa radieuse beauté ; partout on lui fit fête. Sa démarche un peu hautaine ne nuisait pas à son succès parce qu’on ne sentait en elle aucune vanité et la marque du bonheur atténuait sur son visage une certaine froideur instinctive qui dissimulait au reste une nature généreuse et un cœur chaud. Malgré les inquiétudes que la politique impériale suscitait dans l’opinion, la saison fut brillante même pour les fidèles de la légitimité qui, d’ailleurs, se montraient moins frondeurs envers Napoléon iii qu’ils ne l’avaient été envers Louis-Philippe. Le marquis de Crussène avait de nombreux amis dans les deux camps ; aucune coterie ne l’excluait et s’il s’interdisait de franchir le seuil des Tuileries, il ne tenait pas rigueur à ceux qui avaient « tourné » et soutenaient l’Empire. Le jeune ménage se montra au bal, au théâtre, aux courses… Ce fut leur unique saison de Paris. Au début de l’été la guerre éclata et l’effroyable écroulement se produisit. Ils étaient à Kerarvro, loin des nouvelles, pleins d’une anxieuse angoisse. Bientôt la France fut envahie. Gambetta appelait aux armes. M. de Charrette aidé de ses fidèles zouaves pontificaux organisait un corps d’élite où dès le premier jour, le marquis jugea que son devoir l’appelait. Sa femme l’accompagna jusqu’à Nantes ; sans Étienne elle ne l’eût pas quitté, mais sa maternité récente la retenait près de l’enfant. Ils se dirent adieu dans une chambre d’hôtel, lui plein de confiance, elle certaine qu’elle ne le reverrait jamais.

Et alors, un supplice sans nom commença pour l’infortunée ; son mari était vivant à 500 kilomètres d’elle et chaque minute qui s’écoulait, elle avait la sensation de le perdre pour toujours, puisqu’elle savait qu’il allait mourir. Le dernier jour de novembre,