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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/241

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LA NOUVELLE REVUE

même Kérarvro qui n’était pas encore restauré. La forêt entourait le vieux château : à travers les murs trop épais, les fenêtres trop étroites retenaient la lumière ; les appartements étaient délabrés ; sur tout cela pesait l’histoire du terrible abbé et de sa damnation. Madame de Lesneven qui était d’un caractère faible craignait d’être damnée par contact et multipliait les œuvres pies et les pratiques d’austérité sans se préoccuper de la belle jeune fille qui grandissait à ses côtés. Elle avait eu la douleur de perdre successivement son mari et ses deux fils et pour apaiser la colère divine qui s’attardait sur sa famille elle eût volontiers permis à la fille qui lui restait de se cloîtrer. Le couvent, c’eût été la sécurité pour ce monde et pour l’autre : la paix ici-bas et le salut dans l’éternité. Mais Thérèse de Lesneven n’avait pas la vocation. Le grand air de Kérarvro, les longues chevauchées, la surveillance des cultures et de la taille des bois qu’elle s’était attribuée lui avaient fait une santé robuste : elle voulait vivre. Un cousin de Madame de Lesneven, le Duc d’Alluin qui l’admirait entreprit de la marier à son neveu le Marquis de Crussène, orphelin, héritier d’une fortune superbe et comme on disait au temps jadis « cavalier accompli ». Mais vraiment un sort tragique s’opiniâtrait sur la descendance des Lesneven. La Comtesse s’était laissée persuader : elle avait accueilli à Kerarvro son cousin et le futur gendre qu’on lui amenait. Quarante-huit heures ne s’étaient pas écoulées depuis leur arrivée et déjà, il était visible que les deux jeunes gens se plaisaient et allaient s’éprendre l’un de l’autre, lorsque Madame de Lesneven fit une chute terrible dans le vieil escalier de pierre aux marches usées par le temps : la fièvre la prit, une congestion se déclara qui l’emporta en quelques heures.

Lorsque, le lendemain de l’enterrement, M. de Crussène quitta Kerarvro, le regard de Thérèse au moment du départ lui fit comprendre qu’il était agréé avant même d’avoir fait sa demande. Peu après, le duc d’Alluin emmena la jeune fille dans sa terre du Berri. Ce fut là qu’elle passa les six premiers mois de son deuil, comblée de soins et de douces prévoyances, entourée de toutes les distractions que comportait sa situation. Son fiancé vint la voir et ses visites de plus en plus fréquentes la firent s’épanouir au contact d’un monde nouveau ensoleillé et fleuri qui se révélait à elle. Le mariage eût lieu à Paris dans une intimité imposée par les circonstances et la lune de miel s’écoula dans un coin perdu des rivages bretons où s’était trouvée à louer une jolie maison bâtie