Ouvrir le menu principal

Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/240

Cette page n’a pas encore été corrigée
243
LE ROMAN D’UN RALLIÉ

il l’avait vue maintes fois danser devant lui au dessus de Mac Pherson square.

Le dîner fut gai ; la mère était satisfaite de regarder son fils et lui se contentait d’entendre sa voix, une voix admirablement timbrée qui avait bercé son enfance et dont la musique le charmait. La chronique locale fit tous les frais de la conversation. Ce fut seulement quand ils se retrouvèrent dans le salon aux tapisseries qu’un silence gênant s’établit entre eux. Étienne attendait et redoutait cette simple question : Pourquoi es-tu resté si longtemps à Washington ? Il savait que ces interrogations simples et droites étaient dans les habitudes de la marquise et elle les accompagnait toujours d’un regard aigu qui se posait sur vous avec la franchise indiscrète d’une projection électrique. Mais cette fois, Madame de Crussène ne formula point la pensée que son fils lisait sur son front un peu soucieux : d’un accord tacite, le mot d’Amérique ne fut même pas prononcé entre eux. Étienne ne poussa pas ses récits au delà de la traversée dont il narra avec complaisance les menus incidents ; comme si sa mère eût été suffisamment renseignée sur la fin de son séjour aux États-Unis par la dernière lettre écourtée et banale qu’elle avait reçue de lui.

De bonne heure ils remontèrent dans leurs chambres. Étienne était fatigué de sa nuit passée en wagon et baillait avec une persistance juvénile. Quand il fut rentré chez lui, pourtant il ne se coucha pas. Il plaça de biais près des fenêtres une grande table sur laquelle se trouvait à côté des livres et des journaux sortis de sa malle de bord et de sa valise un vase rempli de grosses chrysanthèmes blanches. Il s’assit devant cette table comme il s’asseyait là-bas, devant son bureau de l’Hôtel Normandy ; puis il tira de son portefeuille une photographie et la regardant, il pleura.

II

La marquise de Crussène avait vu, à vingt-deux ans, une catastrophe effroyable briser sa vie. Le désastre qui s’abattait sur la France la laissait veuve d’un homme qu’elle aimait et près de qui elle n’avait vécu que deux printemps : elle restait seule avec un grand nom à porter, une grande fortune à gérer et un enfant de dix mois à élever. Sa jeunesse avait été triste. Elle l’avait passée toute entière avec sa mère, la comtesse de Lesneven, dans ce