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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/239

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LA NOUVELLE REVUE

bénédictions de toutes les vieilles femmes qu’il rencontra, refusa cinq verres de cidre et trois tasses de café et poussa enfin jusqu’à la ferme de Pierre Braz qui s’était obstiné à ne pas marier sa fille tant que Monsieur le marquis ne serait pas de retour.

Là il fallut bien accepter de boire du cassis à la santé des futurs époux. Les fiancés rayonnaient : Pierre Braz bavardait. Étienne eut toutes les peines du monde à s’échapper ; il prit sa course le long d’un sentier dont il connaissait les moindres détours. La nuit était profonde. Sous les pas du jeune homme craquaient les branches mortes et les feuilles sèches : il manqua de renverser un vieux bucheron un peu ivre qui rentrait chez lui en caressant une bouteille vide et en lui chantant une chanson à boire. « Eh bien, père Yvon, cria Étienne, qu’est-ce que vous racontez donc à votre bouteille ? Dépêchez-vous de filer ; le grand Goeland est dehors ! » Le grand Goeland était un immense oiseau avec des ailes de fantôme qui courait la nuit à hauteur d’homme dans les bois et dont l’attouchement était mortel. L’ivrogne saisi, jeta la bouteille et détala. Étienne s’arrêta pour mieux rire ; il se trouvait tout près de la lisière. À deux pas de lui le sentier débouchait sur les pelouses qui entouraient le château. Il aspira l’air frais très doux, un peu humide ; il s’étonna de le trouver si différent de l’air sec et excitant de l’Amérique auquel il s’était très vite habitué. Puis il reprit sa marche et vit de loin les trois fenêtres de sa chambre et de son fumoir éclairées. Après avoir fait du feu et allumé les deux lampes, le domestique avait oublié de fermer les volets.

Quand il eût atteint le perron et mis la main sur la grosse poignée ciselée de la porte monumentale, avant d’entrer il leva les yeux et regarda en l’air. Les étoiles brillaient plus discrètement que là-bas avec un peu moins d’éclat, mais peut-être avec plus de charme ; en tout cas, c’étaient les mêmes. Il fut saisi de cette pensée que son long voyage ne l’avait pas même fait changer de cieux. La grande Ourse l’avait suivi. En rêveur, amant des astres et de la nuit, il l’avait souvent cherchée à travers les azurs lointains ; il se rappelait la position qu’elle occupait le soir de son arrivée à New-York et une autre fois du haut de la terrasse Dufferin à Québec et encore, au Niagara, sur le bord de la chute. Il avait souhaité, ce soir-là, être sur le perron de Kerarvro devant l’horizon familier et voici qu’il y était revenu à bon port… seulement dans l’intervalle, des choses s’étaient passées… et la grande Ourse évoquait maintenant K Street : de là, en remontant vers l’hôtel Normandy,