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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/235

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LA NOUVELLE REVUE

nuances de gris, depuis le gris de fer aux ombres bleues jusqu’au gris perle aux reflets roses. Il allait revoir son cheval, ses chiens, les gardes, le village où chacun le saluait d’un bonjour amical. Il allait retrouver sa chambre tendue de rouge et ornée de gravures anglaises du siècle dernier, avec de grandes peaux d’ours blancs traînant sur le parquet et le petit fumoir en rotonde qu’il s’était arrangé dans une tour. Que de bonnes heures il avait passées là les soirs de chasse, délicieusement moulu, se rôtissant les jambes devant un feu pétillant. Il songea avec un plaisir puéril à ses vêtements de gentilhomme campagnard qu’il allait endosser de nouveau ; nulle tenue ne valait celle-là : la blouse à plis en gros drap souple et les hautes bottes en cuir fauve. Sa main se crispa, par avance, autour de son fusil dont le canon luisait si joliment dans les taillis, qui s’armait presque tout seul et ne pesait point sur l’épaule… Il s’alarma seulement en notant que sa hâte de retrouver tout cela était dominée par une sorte d’inquiétude qui paralysait son désir de revoir sa mère : sa mère qu’il aimait tant et dont à plus d’une reprise l’absence lui avait semblé pénible à porter.

Alors il s’interrogea curieusement et sur la lisière de sa forêt bretonne il entrevit l’agitation des cités américaines et derrière le visage de la marquise les traits fins de Mary ; ces deux visages chéris étaient troublés tous deux et d’un trouble contraire ; il eût conscience que désormais il ne pourrait les voir s’éclairer ensemble et qu’une terrible alternative allait, plus que jamais, déchirer sa vie. À travers les vitres, il voyait la campagne s’éclairer, il savait les noms des villages, des coteaux, des petits ravins, de tout ce qui passait. À Plouaret, le chef de gare vint lui serrer la main, avec cette jolie familiarité bretonne où tant de tact et un tel sentiment des distances s’allient à un esprit si nettement égalitaire. Puis enfin ce fut Morlaix. Le train passa sur le grand viaduc à deux étages qui domine la petite ville si pittoresquement installée dans son étroit vallon. D’un regard, Étienne surprit à gauche l’amusant dédale des vieilles demeures grimpant les unes sur les autres et à droite, le canal aux quais de pierres grises s’en allant porter à la mer le reflet paisible des coteaux qui l’enserrent. Il eut souhaité d’apercevoir la pointe élancée du fameux Creizker qu’il devinait très proche, dominant de sa majesté grave le bourg endormi de Saint-Pol-de-Léon.

Il quitta là le train de Brest et monta dans le petit chemin de fer qui va de Morlaix à Carhaix ; son impatience croissait. Le