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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/234

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

tenace des matins d’hiver et la « dame » du buffet, en l’apercevant, avait laissé échapper une exclamation de surprise. C’était une veuve pour qui, disait-on, la vie avait été dure. Grande, l’air tragique, toujours vêtue de noir et le visage impassible, elle était connue de tous les habitués de la ligne mais se déridait rarement et causait le moins possible. En somme on ne savait rien d’elle, si ce n’est que son buffet était bien tenu et que derrière son comptoir, elle ressemblait à une statue de la Destinée. Pour Étienne seul, elle savait sourire ; peut-être lui rappelait-il quelques heures de joie dans un passé sombre. « Vous voilà revenu, monsieur le marquis, dit-elle, en lui versant du café au lait et en plaçant deux brioches sur une assiette sans même lui demander ce qu’il voulait prendre ; Dieu soit loué, qui vous a ramené sain et sauf à travers ces vilains océans ! » et elle eût un geste vers Brest, une sorte de cercle maudit que sa main traça très vite, nerveusement, tandis qu’un peu de haine et de peur passait sur ses traits. Étienne avait essayé de plaisanter, mais la pensée de la mer avait de nouveau figé le visage de l’étrange créature et ce fut d’une voix brève, presque dure, qu’elle dit comme se parlant à elle-même : « Les Bretons font mieux de ne pas sortir de chez eux ; il n’y a rien de bon pour eux hors de Bretagne ! »

Quelle étrange impression il ressentit soudain de cette parole ! Au lieu de le contrister, elle lui fit chaud au cœur Il éprouva un confort inattendu à sentir la terre bretonne sous ses pas et une sorte de violent désir de s’y renfermer, corps et âme, et de ne la plus quitter ; il lui vint une vision de l’existence d’autrefois, des ancêtres stagnants qui vécurent toute une vie dans cette enceinte provinciale et s’y trouvèrent à l’aise ; il entrevit le néant de sa lutte pour gagner le large et s’y perdre sans doute dans le remous des tempêtes prochaines. Placé là par la destinée, avec des devoirs et des droits, des facilités et des chances de bonheur tranquille, qu’avait-il à vouloir, au lieu de ces privilèges, les problèrnatiques avantages après lesquels courent, souvent en vain, ceux que le sort a moins bien traités !

Et comme il était encore enfant, très mobile, prompt à se donner tout entier aux impressions du moment, il songea à ce qui l’attendait derrière les collines basses qui, aux approches de Guingamp se dessinaient sur la gauche, dans la tristesse du jour naissant. Il allait retrouver le grand château aimé et la forêt si jolie en hiver, avec le fouillis de ses branches grises, de toutes les