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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/233

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LA NOUVELLE REVUE

gente, si aimante, elle qui devait forcément le considérer comme un homme incomplet, sachant voir et ne sachant pas agir. L’Atlantique par son extrême monotonie détendait ses nerfs et nul obstacle n’arrêtant jamais son regard sur la plaine liquide, il ne s’en élevait pas non plus dans son esprit, par rapport à ses projets. Tout s’abaissait, se nivelait, laissant le champ libre à sa générosité et à ses efforts. Et un plan alors s’était échafaudé en lui, très méthodiquement, aussi rythmé que ces vagues qui le balançaient, aussi régulier et uni que les planches identiques du pont sur le quel il se promenait chaque matin. C’est à la Bretagne qu’il se consacrerait. Il ne chercherait pas à Paris un centre d’action, un levier — dans ce Paris où versent toutes les ambitions que ne contente pas la possibilité du bien à réaliser en province. Il ferait de son canton, le canton modèle — et peu à peu de son département tout entier, le département modèle. Que d’œuvres à créer, œuvres d’union, d’assistance, d’enseignement… Cours pour les adultes, mutualité, hygiène… Ces choses naissent si facilement en Amérique. Pourquoi ne naîtraient-elles pas de même dans les coins du vieux monde, là précisément où l’on est simple !… C’était un des caractères qui l’avaient le plus frappé en Amérique, la simplicité : simplicité dans la conception et dans l’exécution, simplicité dans le but et dans les moyens. Et il oubliait de quelle matière différente était faite la simplicité de sa Bretagne qu’il rapprochait de celle de là-bas, sans se la rappeler. Entre les deux il y avait des abîmes sans fond qu’il n’apercevait plus comme si la jeune civilisation et l’antique passé eussent pu se rejoindre ainsi par dessus la complexité des âges intermédiaires.

Et halé par les vents furieux qui se battent sur l’océan, calmé par les longs sommeils et les siestes en plein air, rendu dispos par huit jours d’inaction, Étienne était débarqué au Havre, anxieux de rallier Kérarvro, comme un officier exact qui est pressé, à l’expiration de son congé, de regagner sa garnison. Il n’évita point Paris parce que le chemin le plus court du Havre à Brest n’est pas la ligne droite. Mais il sauta de la gare Saint-Lazare à la gare Montparnasse sans autre souci que celui de diner dans un restaurant hâtif de la place de Rennes et vingt-quatre heures ne s’étaient pas écoulées depuis qu’il avait quitté le pont de la Champagne, que les paysages familiers du pays natal défilaient sous ses yeux par les portières du train. À six heures du matin il avait entrevu Saint-Brieuc à travers le crépuscule