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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/230

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

d’abord les constructions géantes du bas de la ville avec des dômes, des campaniles et des réclames aériennes dont les lettres sont posées sur un treillis de fer, puis la Battery et son quai circulaire d’où jadis on guettait les grands voiliers et les nouvelles d’Europe si lentes à venir, et le pont suspendu de Brooklyn qui, derrière la Battery raye soudain le ciel de ses fils innombrables… Maintenant tout cela s’abaisse à l’horizon, dans le cadre merveilleux de la baie sillonnée de navires et, au premier plan, surgit une apparition fantastique, un spectre de bronze couronné de glaives, le bras tendu vers les hauteurs irréalisables : c’est l’image de la France dressée dans un sublime élan d’enthousiasme, sur ce rocher d’avant-garde.

Une heure plus tard, du pont de la Champagne on n’aperçoit plus qu’une ligne basse et jaunâtre qui semble flotter sur l’eau comme un grand radeau en dérive… dernière vision d’un continent immense, peuplé de millions et de millions d’hommes. Étienne absorbé dans sa contemplation ne peut détourner les yeux de cette bande de terre vers laquelle il devine que sa pensée s’envolera bien souvent quand il aura atteint l’autre rive, la rive des granits celtes. Il lui semble que, perdu dans la nuée, il voit s’enfoncer au-dessous de lui la terre américaine baignée par ses deux océans, avec ses grands fleuves, ses chaînes de montagnes parallèles, ses lacs, ses cités populeuses et les restes de ses forêts sombres qui servirent d’asile aux Indiens, jadis. Les cultures se rétrécissent, les monts s’abaissent, les fleuves deviennent des ruisseaux, les forêts ne sont plus que des taches et tout cela s’abîme sous les eaux, sous les vagues verdâtres frangées d’écume. L’horizon liquide est devenu un cercle parfait dont la Champagne est le centre et qui va se déplacer avec elle et l’enserrer, sept jours durant.

À bord, l’installation va son train ; les habitués se choisissent une bonne place à table et retiennent une heure commode pour le bain quotidien. Dans leurs cabines, ils ont vite fait de mettre chaque objet à la place qui convient et de ranger à portée le linge et les vêtements dont ils auront besoin pendant la traversée. La cloche qui chante les heures lentes et celle, guillerette, qui sonne les repas, commencent à se faire entendre ; des enfants jouent sur le pont et, en prévision du mal de mer, des dames sont étendues déjà, sous leurs plaids épais, regardant d’un œil mélancolique l’onde glauque et maussade. À l’arrière, Étienne contemple le sillage blanc qui se perd au loin comme un càble mystérieux dans le vide infini…