Ouvrir le menu principal

Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/229

Cette page n’a pas encore été corrigée
232
LA NOUVELLE REVUE

archiépiscopal et le chaînon d’un lustre suspendu à l’entrée du chœur.

Une grande paix tombait des voûtes sereines, un harmonieux silence emplissait l’église. Étienne a prié avec une ferveur inaccoutumée et puis sa prière s’est perdue en une rêverie très douce à travers laquelle passaient des figures aimées, des scènes de son enfance, les impressions récentes de son voyage… Mais lorsqu’il s’est retrouvé dehors très tard et qu’il a vu s’évanouir derrière lui la silhouette des grands clochers blancs, une interrogation obsédante et douloureuse s’est emparée de lui. Reviendra-t-il jamais ? Reverra-t-il jamais ce qui l’entoure ce soir ? La question s’est posée, indéfiniment, comme un refrain de cauchemar, et son regard avide s’est appesanti sur les objets les plus insignifiants comme pour les saisir et en emporter une image précise. Avec inquiétude, il a compté chacune des rues transversales identiques et banales qui se montraient un instant à lui ; il a compté les heures qui le séparaient du départ, anxieux comme le condamné à mort supputant ce qui lui reste à vivre. Et s’étant trouvé ridicule, il a cherché à se secouer, à reconquérir son calme d’homme fait… Mais l’obsession était la plus forte. Ah ! cette dernière soirée, comme elle a été pénible et sotte ! Le dîner solitaire chez Delmonico, puis Madison Square traversé en rentrant avec son asphalte bizarrement tatoué par le découpage noir des feuillages qu’éclairent de haut des lunes électriques énormes, puis la rentrée dans la petite chambre d’hôtel qui sent l’hôte d’un jour avec les malles restées fermées et la chaise de bord repliée dans un coin, évocation des longues traversées — tout cela lui revient mêlé au rappel d’une nuit agitée, coupée de brusques et fréquents réveils, d’alertes agaçantes, provoquées par une crainte nerveuse de manquer le paquebot.

Il y est enfin, sur ce paquebot. Le dernier câble qui le rattachait au rivage vient d’être filé. La Champagne descend l’Hudson lentement avec un luxe de sifflets stridents. Là-bas, sur le wharf, on voit des petits drapeaux français et américains qui s’agitent, des mouchoirs qui disent adieu, des chapeaux qui se démènent en l’air, toutes les manifestations émues qui accompagnent les départs maritimes, bien autrement solennels que ceux dont une gare de chemin de fer est le théâtre ; les voyageurs que le navire imprudent et superbe entraîne vers la pleine mer ont bien 99 chances sur 100 d’arriver à bon port ; mais la centième leur promet une effroyable catastrophe… Et New-York défile le long du fleuve :