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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/227

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LA NOUVELLE REVUE

vincial de cette artère urbaine qui d’avance, s’était dessinée dans son imagination avec les proportions et les élégances d’une avenue de l’Opéra plus large et plus brillante. Il se rappelle aussi le quartier jaune et sale qui sépare Washington Square des quais de débarquement et dans lequel la voiture vient de s’engager ; d’énormes pavés disjoints et à demi déchaussés y rendent la circulation pénible ; les façades sont étriquées, imprégnées de spleen ; de grandes baies s’ouvrent de place en place sur des espèces d’entrepôts noirâtres ; des hommes y roulent des tonneaux, y poussent des caisses. L’armature de l’Elevated[1] dépeinte, l’air inachevé, ajoute à la tristesse de ces lieux ; des locomotives l’ébranlent déjà à cette heure matinale, emplissant les rues de bruit et de fumée.

Tout à coup, un grand vide blanc ; c’est l’Hudson ! La rive d’en face, lointaine, se devine plutôt qu’elle ne s’aperçoit. Sur le fleuve, le mouvement se forme. Les ferries[2] se mettent en route vers Jersey City ou abordent, portant des camions chargés, des charrettes et toute une population d’ouvriers et de petits employés allant à leur besogne quotidienne. Ces ferries ont, dans le brouillard, de vilaines silhouettes de monstres antédiluviens et leur sifflement, une tierce infernale et rauque qui s’entend de toute la ville, ajoute à l’impression d’effroi que cause leur vue. Le quai large et mal tenu, encombré de planches empilées, de cordages, de matériaux de tous genres, est bordé par la ligne misérable des restaurants à bon marché, des bars de matelots, des baraques de planches. En face sont rangés les wharfs des grandes Compagnies, énormes pontons aux toitures arrondies sous lesquelles s’engouffrent pèle-mêle, à l’arrivée et au départ, les marchandises et les voyageurs.

Celui de la Compagnie transatlantique peint en rouge brun est, ce matin, le centre de l’activité : par dessus sa carapace disgracieuse on aperçoit les mâts de la Champagne, portant le pavillon postal, le guidon de la Compagnie et le drapeau étoilé des États-Unis ; à l’arrière flotte un grand drapeau tricolore. C’est celui-là que vont chercher les regards d’Étienne et une foule de pensées émues se pressent dans son esprit ; la fierté de pouvoir se réclamer dans le monde de ces trois glorieuses couleurs, l’inquiétude vague de la lutte qu’il va entreprendre, le regret de la belle vie libre et

  1. Abréviation pour « Elevated Railroad », chemin de fer élevé, en l’air.
  2. Bacs à vapeur.