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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/226

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LE ROMAN D’UN RALLIÉ

vient de fournir. Au bout de quelques instants, Étienne reprend d’une voix adoucie : « Je veux emporter de vous une double promesse. D’abord celle de répondre à mes lettres qui seront fréquentes et dans lesquelles je vous ferai part de tout ce qui m’arrivera de bon ou de mauvais, de tout ce que je ferai ou penserai… » — « Oui, dit la jeune fille, je serai votre confidente, je répondrai. » — « Ensuite, il me faut encore autre chose… je veux… être assuré… que vous n’engagerez jamais votre avenir sans… me prévenir loyalement. » — « Je vous le promets. »

VIII

Un matin d’hiver, à New-York ; il gèle. Des brumes noirâtres traînent dans les rues. Étienne de Crussène levé à 5 heures, a revêtu son costume de voyage, fermé ses malles et sa valise, avalé hâtivement un déjeuner sommaire. La voiture qui va le mener au wharf de la Compagnie transatlantique attend devant la porte de l’hôtel Victoria, et malgré la mauvaise humeur que lui cause ce départ matinal le portier nègre s’épanouit en un large sourire parce que c’est l’heure du pourboire. Le hall de l’hôtel est vide, le bar voisin est vide ; vide aussi le grand trottoir à dalles grises. Étienne leur donne un regard de détresse, comme si ce décor banal au milieu duquel se sont écoulées à peine quarante-huit heures de son existence devait s’incruster dans sa mémoire. Il éprouve à les voir une dernière fois une sensation âpre et bizarre qu’il ne peut définir : ces murailles et ce pavé le retiennent positivement et d’amers regrets montent des profondeurs insondables de son âme. Maintenant Fifth Avenue défile sous ses yeux ; paraît Madison Square avec ses grands arbres, la façade blanche du Fifth Avenue Hôtel, et dans l’angle, près de l’University Club, la tour de la Giralda reproduite en dimensions géantes pour servir de réclame à un établissement public où se donnent des fêtes et des concerts. Broadway, si animé le jour, est plongé dans une silencieuse obscurité où s’enfonce la perspective grise des maisons, des fils télégraphiques, des boutiques et des rails de tramways. Puis voici Washington Square avec l’arc de triomphe récemment élevé en commémoration de l’installation du premier président des États-Unis. Là se termine Fifth Avenue. Étienne se rappelle sa surprise, le jour ensoleillé du débarquement, devant l’étroitesse et l’aspect un peu pro-