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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/225

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LA NOUVELLE REVUE

une force. Je comprends ces choses, je vous assure, quoiqu’elles soient étrangères à notre civilisation. Et quand le vieux pays a besoin de se rajeunir, c’est à ceux qui portent les grands noms à l’y aider, même si cela comporte des sacrifices de leur part. Dans cette Bretagne retardataire dont vous m’avez souvent parlé et que j’aimerais à connaître, vous êtes un homme exceptionnel. Un mannequin en bois qu’on appellerait Crussène aurait de l’action sur le district, — ou ce qui, chez vous, correspond au district. Et si celui qui s’appelle Crussène, au lieu d’être un mannequin en bois est un être vivant et jeune, intelligent, instruit, à quoi ne peut-il pas prétendre ? » — « Vous vous illusionnez, dit Étienne avec un rire amer ; il ne peut prétendre à grand chose justement parce qu’il porte ce nom. »

— « C’est vous qui vous faites des illusions, continue la jeune fille avec autorité. J’ai très bien compris, d’après tout ce que vous m’avez raconté, d’où vient votre erreur à cet égard. Votre pays est habitué à n’entendre que des paroles d’immobilité ou de réaction sortir de la bouche de ceux qui doivent le guider dans le progrès ; il est habitué à les trouver toujours en travers de toutes les innovations, de tous les changements. C’est pourquoi il se méfie, mais il n’en regarde pas moins de votre côté comme vers ses chefs naturels. Vous croyez qu’on se méfie de votre nom et c’est de votre attitude que l’on se méfie. Si vous aviez du courage, vous iriez vous mettre à leur tête ; je ne sais pas ce qu’ils demandent, moi, peut-être des réformes qui ne donneront pas ce qu’on attend ; niais ils veulent du mouvement, et ils ont raison ; le mouvement c’est la vie ! »

— « Et si je faisais cela, Mary ? Si j’entrais résolument, sans hésitation, dans la lutte ; si, par là, je marquais ma liberté d’opinions et mettais mon indépendance à l’abri de toute atteinte ; est-ce que vous refuseriez encore ? » Une émotion poignante lui serre le cœur ; les yeux de Mary se troublent et leur expression dément le oui faiblement prononcé, comme par acquit de conscience. Et faisant un effort sur elle-même, elle dit à son compagnon, en détournant la tête pour cacher ce qu’elle éprouve : « Étienne, il faut partir et partir tout de suite. Écrivez ce soir à votre mère pour annoncer votre arrivée et prenez le prochain paquebot. » — « C’est bien, répond le jeune homme avec une sorte de farouche énergie, je ferai cela ; mais je reviendrai. » — Mary garde le silence ; une grande fatigue a passé sur ses traits, la fatigue de la lutte intérieure qu’elle