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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/221

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LA NOUVELLE REVUE

idéal lui eût causé une soudaine recrudescence d’enthousiasme, le cow-boy en miniature se dressa sur ses étriers et mit sa monture au grand galop pour courir après un troupeau imaginaire.

Que deviendra l’Amérique quand il n’y aura plus de Far West ? Depuis l’origine, l’immensité de la prairie a été sa poésie, la vie d’aventures et de dangers a stimulé l’énergie et entretenu la virilité de ses fils. Ce furent d’abord les tribus indiennes, la guerre pied à pied, les surprises nocturnes ; puis la conquête agricole, l’audacieux défrichage loin de tout secours, le laboureur armé conduisant sa charrue d’une main, tenant le révolver de l’autre ; puis enfin, la sécurité une fois établie, l’odyssée continuant vers les grands espaces libres, les jeunes gens poussés moins par le souci de la richesse que par le désir de la vie sauvage, du sport à outrance, de l’indépendance absolue… Le temps passe, l’Amérique se remplit. Un jour viendra où il faudra demeurer sédentaire dans les villes et se contenter de profits plus maigres, d’affaires moins considérables ; la force d’initiative et l’élasticité qui font rebondir après chaque chute seront moins utiles, en ce temps-là, que la patience et la persévérante lenteur… Les Américains enfermés dans le cercle de fer se soumettront-ils ou bien leur puissance d’expansion les entraînera-t-elle à faire la guerre au loin pour le plaisir de vaincre ?…

Ces pensées traversent rapidement l’esprit d’Étienne et ne s’y fixent pas, parce que son regard suit avec avidité la marche des aiguilles sur l’horloge du manège. Encore dix minutes ! Mais voici Mary qui l’appelle. Elle est en avance, elle aussi, et lui sourit de la tribune. Pendant qu’on selle les chevaux il court la retrouver et il y a dans ses yeux, dans sa physionomie, dans toute sa démarche une telle ardeur, une si visible émotion que la jeune fille un peu anxieuse semble hésiter une minute. Puis le calme et la résolution lui reviennent et elle presse le départ. Son amazone bleu foncé très simple, son petit chapeau de feutre noir sans ornement lui vont à ravir. Un bouton de rose tremble à son corsage et la pomme d’or de sa cravache brille entre ses doigts. Deux minutes plus tard ils chevauchent côte à côte vers Georgetown et le Potomac. Elle monte une jument bai très fine ; lui, un cheval noir aux allures énergiques qu’il retient par prudence tant qu’on est dans le faubourg, au milieu des voitures de commerçants et des enfants qui jouent. Ils traversent ensuite le fleuve sur un grand pont de