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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/197

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LA NOUVELLE REVUE

Chez H. la foule allait et venait comme dans le palais d’un prince déchu où se tiendrait un colossal encan. De fait, maints vaniteux avides de réputation par surcroît, et maints visages avides de réputation par nécessité, venaient en cueillir là quelques bribes à bon marché, se réclamant de l’amitié du grand homme, lequel, du reste, pour un ami qu’il comptait dans l’Épiscopat catholique en avait une légion dans la canaille laïque : tous amis, ceux-ci de sa jeunesse rebelle et qui à mesure que la célébrité de H. grandissait, s’étaient accrochés à ses basques au point que tout en désirant s’en défaire, il n’y avait jamais réussi.

Un état-major de ce monde là recruté parmi les bigots d’athéisme les plus violents et les plus fameux, avait installé son quartier général dans la chambre du malade et dans un salon attenant. Ils avaient relégué à part, presque de vive force, la timide famille du professeur, composée d’une sœur et de son mari, et ils s’étaient emparés de H. comme de leur bien. Ils avaient remplacé le médecin ministériel par un professeur radical, et avaient défendu de ne laisser entrer ni prêtres, ni frères, ni sœurs. Ils recevaient et ouvraient les dépêches, expédiaient aux journaux les bulletins de santé, faisaient allumer de grands feux dans la cheminée et se restauraient par de fréquentes rasades avec le porto, le marsala ou le cognac de la maison. L’un d’eux osa même fumer ; mais la majorité s’y opposa. Ils s’étaient si bien identifiés à leur illustre ami que quand quelqu’un demandait des nouvelles de celui-ci, ils répondaient toujours à la première personne du pluriel, disant : « Ce matin nous allons mieux, » « ce soir nous sommes plus mal, » jusqu’à ce que vint le moment de dire « nous sommes morts. »

H. avait une paralysie cérébrale, et ne conservait plus qu’une lueur de raison. Il donnait signe de vie seulement quand on lui disait que la cour et les grands Corps de l’État avaient envoyé prendre de ses nouvelles, qu’il était arrivé des télégrammes de personnalités importantes, que les journaux s’occupaient de sa maladie, en faisant des vœux pour sa guérison et en exprimant ceux du peuple tout entier. Alors le sénateur, d’un air hébété, bégayait : « Ah ! la Cour, » « Ah ! le Sénat, » « Ah ! la Chambre. » Il n’émettait pour les autres qu’un petit gémissement sourd. À la réception d’un article ou d’un messager, il n’y avait pas jusqu’à