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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/192

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DEUX COURTS RÉCITS

me débarbouiller, moi aussi. Suis-je propre ? demande l’autre en présentant sa face. — Parfaitement — Le maître, satisfait, entre chez la comtesse où il trouve le général et les autres dames. Puis ce sont tour à tour trois des jeunes gommeux qui sonnent et chacun d’eux demande du savon, une serviette et de l’eau. Le domestique se contient à grand peine pour ne pas rire et ne sait où donner de la tête. Il n’a plus de serviettes et court chez la lingère lui en demander ; la lingère s’emporte ; cependant, on sonne à la porte et personne n’ouvre ; la comtesse sonne, à son tour pour qu’on aille ouvrir, elle sonne une seconde fois et personne ne bouge ; elle sort et appelle ses gens. Alors le quatrième fashionable — qui attendait sur son seuil, persuadé lui aussi d’avoir de l’encre au visage — en entendant la voix de la comtesse qu’il craint de rencontrer dans le vestibule, mouille son mouchoir de salive, et une fois sûr que personne ne lui a vu faire cette malpropreté, se frotte la joue gauche de toutes ses forces, comme les autres. Enfin tous les invités sont réunis au salon, et la comtesse, qui, entre temps, a eu vent de quelque chose par le domestique, dit en souriant : Qu’avez-vous donc à la joue, mon cher général, pour être si rouge ? — Aussitôt, les autres messieurs qui croient également avoir la joue rouge, portent instinctivement la main au visage ; la comtesse rit, un des jeunes gens rit, puis un second, un troisième suivent, et tout le monde éclate. La glace étant rompue, la comtesse raconte la chose aux deux dames et toutes veulent savoir le pourquoi de cette épidémie extraordinaire.

— En ce qui me concerne — répondit le poète — il faut croire que la duchesse Y., une amie d’enfance, une vraie sœur pour moi, aura aujourd’hui avalé de la suie, car avant de venir chez vous, je suis allé la saluer à la gare, et elle m’a justement embrassé ici sur la joue gauche.

— Moi, par contre — dit le conseiller à la cour — je crois que c’est la teinture du ministre B. qui m’aura sali. Ce dernier est aujourd’hui à Milan et m’a fait appeler pour une affaire de la plus haute importance. Nous sommes de vieux amis, et lui, en plaisantant m’a pris une joue entre le médius et l’index. Comme il se teint, il est tout naturel qu’il eût les doigts sales.

— Quant à moi — dit le lieutenant qui avait oublié l’histoire des gants qui déteignent — j’ai promis une aquarelle à Sarah Bernhardt, et comme le temps presse, j’ai dû l’achever. Je me serai sans doute taché avec de l’encre de Chine.