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Page:La Nouvelle Revue - 1899 - tome 117.djvu/191

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LA NOUVELLE REVUE

levèrent et la maîtresse de la maison, fort aimablement, invita toute la compagnie à dîner pour le lendemain à six heures.

Le lendemain qui était une agréable et chaude journée d’avril, nos gens chacun de leur côté, se rendirent à l’invitation, les dames en voiture et les messieurs à pied. Le conseiller et le général demeuraient rue Alexandre Manzoni, les autres habitaient, qui rue du Mont, qui rue St-André, qui Gros-Faubourg, qui Faubourg-Neuf. Bref, chacun d’eux prit par la galerie de Cristoforis, et bien que tous y passassent entre six heures moins le quart et six heures le hasard voulut qu’aucun d’eux ne fut accompagné. Tu sais que la galerie de Cristoforis forme deux passages à angle droit et qu’au coin se trouve un miroir que l’on rase quand on débouche d’un passage dans l’autre, en face de la brasserie Trinck. L’esprit malin se blottit derrière ce miroir et attendit nos invités pour leur jouer un de ses tours diaboliques. Le général passe le premier, se regarde dans la glace du coin de l’œil, et découvre, avec épouvante, une tache d’encre sur sa joue gauche. C’était six heures moins cinq, il n’avait pas le temps de retourner chez lui. Le général hâte le pas, son mouchoir sur sa figure, et à peine est-il entré dans l’antichambre de la comtesse qu’il demande au domestique une serviette avec un peu d’eau. Le domestique l’introduit dans une chambre à coucher et s’apprête à remplir la cuvette quand on sonne de nouveau à la porte. C’est le conseiller qui arrive le mouchoir sur la joue gauche et s’écrie : — Vite, je vous prie, une serviette et de l’eau. Le domestique le conduit dans une autre chambre à coucher et lui donne de quoi se laver. On sonne : voici le lieutenant qui, la main au visage, s’exclame : — C’est ennuyeux, j’ai des gants qui déteignent ; avez-vous de l’eau ? — Le domestique, ahuri, le mène dans une troisième chambre à coucher. Quatrième coup de sonnette ; c’est le professeur de musique qui dit brusquement : — De l’eau ! indique-moi une chambre. — Monsieur — répond le garçon d’un ton sec, — il y a déjà trois messieurs en train de se laver dans trois chambres, et il ne reste plus que la chambre de la comtesse de libre. Si vous voulez, je vous apporte ici une serviette et de l’eau. — Apporte — réplique le maître. Le garçon part, revient avec une serviette et de l’eau. Le professeur se frotte la figure, puis regarde si la serviette est sale, et comme la serviette est immaculée, il frotte puis regarde et refrotte comme un désespéré. Autre coup de sonnette. C’est l’illustre poète, qui, voyant que son ami se nettoie, s’écrie : — Bravo. J’ai besoin de