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Page:La Nouvelle Revue - 1897 - tome 108.djvu/266

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LA NOUVELLE REVUE

de fête… Plus loin un groupe d’enfants tout nus se tenant par la main tourbillonne au milieu des eaux lourdes. Hommes, filles, femmes, vieillards se baignent ici pêle-mêle ; tranchant les flots, vivant la vie de toute la puissance de leurs fibres et jetant à l’air frais des baisers de joie. Ils répandent autour d’eux cette joie que chantent aussi les joncs du marais, qu’exhalent les odorantes fleurs d’été, que célèbrent les arbres chargés de fruits, les lourds épis de blé, le gazouillement continu des hirondelles : leur présence est un hymne disant que la vie est belle, belle, que l’éternité réside dans le chardon, dans la fleur, dans l’homme, que tout ce qui vit est beau et que ce qui est né a droit à sa part dans l’épanouissement des fleurs, dans la maturité des fruits. » Ne croirait-on pas réentendre l’ode immortelle qui inspira à Beethoven le dernier morceau de sa neuvième symphonie ? Tous ceux qu’a émus cette mélodie sans pareille remplie d’extases et d’emportement sublimes l’entendront chanter au fond d’eux-mêmes en lisant cette prose exaltée du jeune hongrois, même à travers les maladresses et les incertitudes inhérentes à la traduction de choses qui ont été senties et vécues.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que la pensée humaine tue les hommes. Les contemporains s’imaginent volontiers qu’ils innovent, même en fait de maladies : ils croient que leurs sensations sont neuves, que le monde avant eux, n’était point capable d’en éprouver de pareilles, d’en vivre et d’en mourir. Quel est pourtant le poète, vraiment digne de ce nom, que sa propre impuissance n’ait désespéré ? Quelle est surtout l’âme vraiment noble qui n’ait gémi douloureusement devant la briéveté du temps. Mais il est vrai que, de nos jours, certains contrastes rendent ces constatations plus pénibles, plus terrassantes. C’est d’abord la métamorphose des forces sociales ; elles ont cessé d’être aux mains de quelques individus pour devenir collectives et anonymes, comme le sont les forces naturelles, et malgré cela elles n’ont pas acquis cette stabilité, cette permanence, cette régularité dans l’évolution qui distinguent les forces de la nature. Ainsi se trouve rendue plus sensible encore l’infériorité de l’homme en face de la création dont il est le roi. L’éternité ultra-terrestre qui lui fut promise, les objets qui l’entourent n’y ont point droit. Mais ils ont la durée, ici-bas : cette durée que lui cherche en vain et qu’il n’atteint jamais. Il pouvait espérer du moins que la société lui en donnerait l’illusion, que le tout aurait ce que la partie ne peut