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Page:La Nouvelle Revue - 1897 - tome 108.djvu/264

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LA NOUVELLE REVUE

ou quelque tanya[1] isolée dont le mur sans crépi met une tache sombre sur le fond verdâtre des pâturages desséchés, où les grands « bœufs blancs ruminent ». C’est l’heure des mirages née des jeux du soleil avec l’atmosphère vacillante et la terre verdâtre, la fée Morgane peuple le vide de multiples et fantaisistes images. C’est elle, la douce fallacieuse, qui promet des sources et des lacs à celui qui a soif, des champs de blé et des arbres chargés de fruits à celui que la faim tourmente, des églises à celui que la vie a lassé et dont l’âme aspire à des régions plus hautes. C’est-elle qui suggère les rêves, les beaux rêves féeriques à celui que la réalité accable… voici que les couleurs s’accentuent, s’échauffent, atteignent un éclat et de plus en plus puissant, une exubérance dont le paroxysme affirme la richesse et la magnificence de cette nature ». — Le soir est venu : Justh est encore dans la steppe à respirer « les senteurs d’acacias », à contempler « les larges taches violettes que fait le thym fleuri se détachant sur la terre blanchie par la soude » tandis que « les bœufs s’avancent vers l’abreuvoir, traînant lentement leurs ombres longues ». Soudain « un vent violent » a déchiré la pousta, balayant un épais tourbillon de poussière qui voile les splendeurs du couchant. Des milliers d’oiseaux se lèvent effarés, à ras du sol ; les outardes se meuvent par masses lourdes. Au dessus d’elles tournoient des éperviers qui poussent de petits cris aigus. Plus haut encore plane un aigle énorme. Le rayon d’adieu perce le nuage et le soleil s’enfonce dans un lit de poussière. Le vent se calme. On n’entend plus que la musique monotone et plaintive de la pousta, faite du frisson des herbes et du chant des grillons, mêlés à des sons de lointaines cloches, aux pipeaux des bergers, à toutes les vibrations de la nature. Déjà l’étoile du soir pointe au firmament et des feux de bergers s’allument à tous les coins de l’horizon… un susurrement persiste, léger et triste… » Dans ce cadre grandiose se meut le pâtre appuyé sur son grand bâton, vêtu de sa bunda, coiffé de sa calotte de peau, la pipe en terre cuite entre ses dents. « Le monde qui l’entoure lui appartient. Il ne sent personne au dessus de lui. Son troupeau le connaît, son chien lui est fidèle, sa femme l’aime. Chacune des étoiles du firmament est à lui ; à lui le soleil qui donne la vie, à lui les fleurs de la pousta sans fin : il règne sur les aigles et les milans parce qu’ici lui seul est l’homme ;

  1. Habitations au milieu des terres.