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Page:La Nouvelle Revue - 1897 - tome 108.djvu/261

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SIGISMOND DE JUSTH

la triste nouvelle parvint au pays natal, je gage que les habitants de Szabad Szent Tornya s’en prirent aux paperasses du jeune seigneur, à ces paperasses qu’Istvan Ivanyi soulevait « avec le soin qu’il eût apporté à toucher les ailes d’une libellule », mais auxquelles il en voulait néanmoins parce qu’elles troublaient Zsiga et mettaient des nuages sur ses yeux. Et nous autres, ses amis, qui pouvions voir l’autre côté des choses, nous regrettions, au contraire, qu’il pensât trop et n’écrivit pas assez ; s’astreindre à donner une forme précise à chacune de ses pensées, à suivre jusqu’au bout chacun de ses raisonnements, à analyser chacune de ses impressions, c’eut été pour lui le travail régulier, la vie normale ; le salut. Au lieu de cela il se perdait dans les méandres d’un effort imprécis, toujours renouvelé et jamais satisfait.

Le sang hongrois qui coulait dans ses veines rendait cet effort épuisant, extrême, démesuré. Le sang hongrois est un feu liquéfié, chaque goutte en est une flamme ; il a les poussées de la sève printanière ; il n’a point les dépressions calmantes des hivers. La jeunesse hongroise ignore l’équilibre ; l’excès est sa normale. Je n’ai jamais mieux senti cela qu’en cherchant à m’expliquer l’antipathie que faisait naître autour de lui un jeune hongrois auquel vraiment on n’avait rien à reprocher… rien que la mesure qu’il apportait en toutes choses, la sagesse de son esprit, la modération de ses actes ; cela seul rendait son commerce désagréable : s’il eût été anglais, on l’en eût loué et admiré. Ce n’est pas un vrai Hongrois celui que les vibrations du tsimbalom ne jettent pas hors de lui-même, celui que la czardas n’affole pas ! Justh sentait cet affolement, mais à la czardas raffinée des salons éblouissants de Budapest, il préférait celle des bals populaires. C’est elle qu’il a si bien décrite dans une nouvelle intitulée Foins coupés où se silhouette l’âme mi-poétique, mi-sensuelle du peuple magyar. « La czardas est impétueuse ; le tsimbalom chante, le violon gémit à travers les grondements de la contre-basse… D’abord la mélodie se répand avec lenteur, la danse affecte une marche posée. Puis, les accords s’accélèrent et les talons se rejoignent plus fréquemment. Mais les danseurs restent graves même dans leur joie débordante. Car ils savent qu’elle est toujours amère la chanson qui célèbre l’amour et le bonheur. Ils sentent la tristesse de la passion effervescente qu’exprime le déchaînement de cette musique ; ils sentent que le temps est court et l’éternité longue et pourtant tantôt l’un, tantôt l’autre pousse ce cri qui les