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Page:La Nouvelle Revue - 1897 - tome 108.djvu/260

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LA NOUVELLE REVUE

être 1882 ou 1883 — il suivait des cours de science sociale et étudiait avec une consciencieuse persévérance les remèdes anodins que l’économie politique et la sociologie tiennent en réserve pour les grands désordres de l’humanité. Cette homéopathie l’ennuyait. Son instinct et ses goûts le ramenaient sans cesse à l’observation silencieuse et inactive des phénomènes intellectuels. Il regardait couler le fleuve de la vie, comme il avait, là-bas, regardé couler le grand fleuve national, majestueux et inexorable entre les campagnes immobiles. Et peu à peu l’artiste étouffa l’homme d’action, le rêve chassa le calcul ; il ne songea plus à civiliser ses paysans ; il se contenta de les aimer.

Ceux-ci le lui rendaient. Szabad Szent Tornya est, au cœur de l’Alfôld, une commune magyare que jadis, les ancêtres de Sigismond de Justh créèrent sur leur terre nobiliaire de Szent Tornya. Le village prit le nom de Szabad qui veut dire libre parce que ses habitants, bien avant l’abolition du servage en Hongrie, jouissaient des droits seigneuriaux. Aujourd’hui ils sont les fermiers collectifs du domaine. De voir ainsi leur Zsiga courir le monde, passer d’un climat rude à des contrées chaudes, de le sentir surtout préoccupé, labouré par un souci qu’ils ne pouvaient comprendre, mais dont ses traits amaigris leur dénonçaient l’existence, inquiéta ces braves gens au point qu’ils lui écrivirent pour le prier de choisir parmi eux « quelqu’un qui pût l’accompagner toujours et partout dans ses lointains et dangereux voyages ». Zsiga courait de Londres à Palerme en passant par Paris et Cannes, et rentrait chez lui par Vienne. C’étaient là ses itinéraires habituels. Le danger n’était pas grand. Néanmoins, Istvan Ivanyi, le « délégué » du village, avait conscience de sa mission et tout dans son attitude donnait l’impression d’un péril toujours menaçant. Ce garçon « trapu, musculeux, au visage pâle, aux sourcils épais et dont la puissante moustache ombrait le menton carré et couvrait de petites dents pointues » ne perdait jamais de vue son maître. « Il attachait sur moi, a écrit Justh, des yeux gris bleu, d’un air de défi, comme s’il m’eût aperçu entouré d’ennemis et certains soirs, il prenait sa grande fourrure de mouton et quand j’étais au lit, l’étendait par terre et se couchait en travers de ma porte, de manière qu’on ne put entrer sans lui passer sur le corps ». L’instinct d’Istvan Ivanyi ne le trompait pas, puisqu’à Cannes, un soir, l’ennemi vint et entra malgré lui, l’ennemi que nulle affection n’arrête, dont nul dévouement n’a raison… Et quand