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N° 21. — 25 OCTOBRE 1873.
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LA NATURE.

DANS LES NUAGES !

Nous avons déjà parlé de l’ascension aérostatique que nous avons exécutée, mon frère et moi, en compagnie de quelques autres observateurs, le 16 février de cette année[1]. Quoique initiés, depuis longtemps, aux incomparables splendeurs des hautes régions atmosphériques, nous avions rarement assisté à des scènes aussi grandioses, à des effets de lumière aussi étranges. Non-seulement nous avons admiré les auréoles aux sept couleurs, qui ceignent l’ombre aérostatique, projetée sur des nuages aussi blancs que la neige des Alpes, mais nous avons eu la bonne fortune de rencontrer un nuage à glace, semblable à celui que MM. Barral et Bixio ont traversé jadis, au grand étonnement de l’illustre Arago, qui attacha une importance considérable à cette observation météorologique. L’existence de petits glaçons suspendus dans l’atmosphère, déjà entrevue par les théoriciens, dans l’explication qu’ils ont donnée des halos et des parhélies, rencontra des incrédules, malgré l’autorité des savants aéronautes de 1850. M. Barral a bien voulu nous féliciter récemment d’avoir vérifié son observation et de dissiper les doutes qui pouvaient encore exister à cet égard. Nous attendions l’occasion d’un nouveau voyage aérien pour donner quelques détails sur la nature de ces nuages singuliers, qui ne s’offrent que bien rarement aux regards du navigateur aérien. Avant de parler de notre récente ascension exécutée le 4 de ce mois, nous compléterons donc le récit de notre expédition du 16 février.

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La nacelle du Jean-Bart plongée dans un nuage de glace.

Il était 2 heures 25 du soir, nous avions plané pendant trois heures consécutives, au-dessus d’un plateau de nuages, surmonté d’un dôme céleste, d’un bleu intense. À 1 200 mètres d’altitude, l’aérostat quitte ce pays de la lumière pour s’enfoncer dans le massif des vapeurs aériennes ; il nous fait passer subitement de la clarté resplendissante, au crépuscule sombre, de la chaleur de l’été (17°,5) au froid de l’hiver (-2°). Les vapeurs qui nous entourent ont un aspect particulier ; elles sont blanches, opalines et nous cachent entièrement la vue de l’aérostat ; nous mettons nos paletots à la hâte, car nous sommes subitement saisis par un abaissement de température aussi prompt. Quelle n’est pas notre surprise en apercevant des cristaux de givre qui se déposent sur nos vêtements et qui croissent subitement comme une végétation fantastique ! On voit grandir à vue d’œil ces arborescences singulières. Mais ce n’est pas seulement sur le drap que les cristaux glacés forment des houppes hérissées, ils se groupent sur nos cordages, sur notre panier d’osier et sur le fil de cuivre, long de 200 mètres que j’ai laissé pendre de la nacelle pour étudier l’électricité atmosphérique. Nous jetons les yeux autour de nous, et nous constatons que le nuage au sein duquel l’aérostat nous a plongés est entièrement formé de paillettes adamantines, réunies çà et là en masses allongées, comme l’indique la gravure qui accompagne notre récit[2]. Ce nuage détermine la condensation du gaz et nous fait descendre avec une rapidité vertigineuse. Un de nous a le temps d’approcher le doigt du fil de cuivre, et il reçoit une forte étincelle électrique, qui ne laisse pas que de nous causer

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  1. Voy. p. 54.
  2. Cette gravure a été faite d’après un croquis de M. Albert Tissandier, et publiée déjà dans le charmant Journal de la Jeunesse. Le directeur de cette publication a bien voulu mettre un cliché à notre disposition avec le plus aimable empressement.