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le bel esprit ; l’on dit de soi qu’on est maladroit, et qu’on ne peut rien faire de ses mains, fort consolé de la perte de ces petits talents par ceux de l’esprit, ou par les dons de l’âme que tout le monde nous connaît ; l’on fait l’aveu de sa paresse en des termes qui signifient toujours son désintéressement, et que l’on est guéri de l’ambition ; l’on ne rougit point de sa malpropreté, qui n’est qu’une négligence pour les petites choses, et qui semble supposer qu’on n’a d’application que pour les solides et essentielles. Un homme de guerre aime à dire que c’était par trop d’empressement ou par curiosité qu’il se trouva un certain jour à la tranchée, ou en quelque autre poste très périlleux, sans être de garde ni commandé ; et il ajoute qu’il en fut repris de son général. De même une bonne tête ou un ferme génie qui se trouve né avec cette prudence que les autres hommes cherchent vainement à acquérir ; qui a fortifié la trempe de son esprit par une grande expérience ; que le nombre, le poids, la diversité, la difficulté et l’importance des affaires occupent seulement, et n’accablent point ; qui par l’étendue de ses vues et de sa pénétration se rend maître de tous les événements ; qui bien loin de consulter toutes les réflexions qui sont écrites sur le gouvernement et la politique, est peut-être de ces âmes sublimes nées pour régir les autres, et sur qui ces premières règles